Une déforestation à grande échelle

LERABA

C’est un SOS que lance l’auteur de ces lignes, face à une opération d’abattage de caïlcédrats dans la Léraba. Il en appelle au ministre de l’Environnement et du Cadre de vie, pour "mettre un terme définitif à ce déboisement".Capturer cail cedrat

Depuis la période coloniale, les paysans des villages plantèrent des arbres aux abords des routes reliant les grands centres administratifs et urbains. C’était l’ère des travaux forcés. Ainsi poussèrent et grandirent des centaines de milliers de  et de fromagers, bien entretenus par les populations des villages et des villes desservis par ces routes. Aujourd’hui, ils ont entre 90 et 100 ans, sont verdoyants, ombrageux et constituent avec l’ensemble du couvert végétal de véritables parapluies pour les usagers des routes, particulièrement les piétons et les cyclistes.

Malheureusement, courant octobre 2009, le maire de la commune de Sindou, Daouda Ouattara, et le directeur provincial de l’Environnement prirent contact avec les notables de la ville de Sindou, pour leur demander de faire des sacrifices et de prier pour la scierie afin qu’elle puisse abattre ou élaguer sans accident, certains arbres dont les troncs et les branches gênent la circulation routière et sont causes d’accidents graves. Ils ajoutèrent que la scierie prendra en charge les frais des sacrifices et des prières. Il faut avouer que nous avons assisté à l’entretien. Pour les notables et pour nous, il s’agissait de quelques troncs et de branches de caïlcédrats qui obstruent la circulation routière. Mais, comme dit un adage africain, "malgré ta vigilance et ton intelligence, tu achèteras un jour ou l’autre au marché un poulet aux pattes paralysées".

En effet, depuis le mois d’octobre, des scies motrices abattent systématiquement des centaines de caïlcédrats aux abords des routes de la Léraba. En réalité, nous avons été bel et bien piégés face aux propositions du maire en ce qui concerne la prise en charge des frais de sacrifices par la scierie, nous étions très• sceptiques. Les faits nous donnent raison : plus de 325 caïlcédrats sont détruits sur les routes de Douna-Sindou, Sindou Korony-Sindou, Sindou-Loumana (25 km). Bientôt, plus de 1 000 caïlcédrats seront éliminés ! Dans la province, personne n’approuve cette « coupe abusive des bois ». Au niveau de toutes les couches sociales, c’est la frustration et la colère. Le maire et les services de l’Environnement affirment que l’ordre du déboisement fut donné par le ministre de l’Environnement et du Cadre de vie. Cette assertion ne nous convainc guère. Car tous nos gouvernements nous ont toujours recommandé la plantation et l’entretien des arbres. Ils ont strictement interdit "la coupe abusive des bois, les feux de brousse et la divagation des animaux". Chaque Burkinabè a pris désormais conscience des effets néfastes de la déforestation : dégradation du couvert végétal, érosion et lessivage des sols, apparition progressive d’arbustes à épineux, diminution de la pluviométrie, aléas climatiques persistants et nombreux, avec pour corollaire la "sahélisation", puis la désertification. Pour nous, le lancement à grande échelle de la déforestation de la Léraba procède d’une vaste machination orchestrée au niveau du maire, des services de l’Environnement (provincial et régional) et de la scierie de Banfora. Car des correspondances officielles ont circulé entre le maire et les services de l’Environnement. Ni les adjoints du maire, ni le conseil municipal n’en furent informés ou saisis. Là apparaît l’illégalité de la démarche et de la requête du maire auprès du ministre de l’Environnement. En effet, eu égard à l’importance économique, sociale et politique de ce dossier, les textes sur la décentralisation exigent que le conseil municipal soit saisi de tel dossier, qu’il en débatte et délibère. On se pose la question de savoir pourquoi ce jeu de cache-cache autour de ce problème. Selon nos enquêtes, c’est le maire qui aurait pris contact avec la scierie de Banfora pour lui faire des propositions relatives à la coupe du bois. Celle-ci aux abois (plus de bois à la scierie), saisit évidemment au vol l’occasion inespérée qui venait de lui être offerte. Des tractations se déroulaient depuis un certain temps entre le maire et ses amis de l’Environnement. Un accord fut alors conclu, dont certaines clauses sont actuellement connues :
- abattage de 1 000 arbres (mille) dont plus de 325 dans la Léraba ;
- chaque tronc abattu coûte 12 000 F (douze mille) ;
- la mairie perçoit par tronc 4 500 F (quatre mille cinq cents francs) sur les 12 000 F ;
- la somme restante, soit 7 500 F (sept mille cinq cents francs) est gérée à la discrétion de l’Environnement. En somme, des prix dérisoires, absolument ridicules, lamentables, quand on sait que nos vieux parents paysans ont sué sang et eau pour la plantation et l’entretien de ces arbres âgés aujourd’hui de près de 100 ans. Et par ailleurs, quand on considère que la scierie représente une société privée de la place qui va ainsi engranger par caïlcédrat au moins 100 000 F (cent mille francs), 200 000 F (deux cent mille francs), voire 500 000 F (cinq cent mille francs) ! La scierie a déjà fait don au maire d’une quinzaine de chaises pour son domicile privé.

"L’arbre ne doit pas cacher la forêt"

Ceci explique cela, de toute évidence. Et l’arbre ne doit pas nous cacher la forêt. Le philosophe allemand Leibnitz a écrit : "Enfant, ce que tu vois, c’est la gangue. Il faut creuser plus profondément et tu atteindras le bois". C’est-à-dire qu’il faut enlever l’écorce pour toucher le bois. Autrement dit, il s’avère nécessaire d’éviter de se fier aux apparences, même les plus alléchantes, car la vérité crue se trouve ailleurs. C’est pourquoi ce marché fabuleux, paradisiaque, enlevé de gré à gré par la scierie de Banfora, soulève de graves interrogations ci-après : a) Quels paramètres ont-ils servi de base de calcul au maire Daouda Ouattara, à la scierie et à l’Environnement pour arrêter les sommes de 12 000 F et de 4 500 F ? b) 4 500 F représentent quel taux de quelle somme ? c) De nombreux arbres de plus de 1,50 m de diamètre, possèdent des branches plus robustes que certains troncs. Combien coûtent ces branches ? d) Pourquoi la coupe démarre-t-elle dans la commune urbaine de Sindou ? e) Que le maire et ses coéquipiers aient le courage donc de nous expliquer pourquoi les fromagers ont été épargnés, eux dont les bois mous et fragiles « obstruent » aussi les routes et « gênent » la circulation. f) Que reproche-t-on aux caïlcédrats abattus non• seulement aux abords des routes, mais loin des routes, poussés à l’état spontané dans nos brousses ?

Si d’aventure l’ordre de coupe émane du ministère de l’Environnement, c’est que Ie maire et les services de l’Environnement (provincial et régional) ont dû dramatiser dans leur requête au ministre, la présence des caïlcédrats aux abords des routes et dans les profondeurs de la brousse. Incriminer les caïlcédrats, dire qu’ils sont la cause de tous les accidents routiers de la province n’est pas fondé. Des enquêtes de police et de gendarmerie le prouveront à coup sûr. D’ailleurs, toutes les vieilles voies carrossables de notre pays sont jalonnées de caïlcédrats. La plupart des accidents de circulation de notre pays ne sauraient être attribués à des chutes d’arbres sur les voies. Les promoteurs du déboisement systématique de notre province avancent également d’autres raisons non étayées par un argument solide, tels que : "Ces caïlcédrats sont trop serrés, trop vieux, et patati patata. Il s’avère nécessaire de les abattre". Mais seraient-ils plus vieux que les autres caïlcédrats de notre pays ? Bien sûr que non. Des arbres plus serrés et plus vieux occupent la forêt vierge.

"Mille caïlcédrats à abattre !"

Le maire et les services de l’Environnement connaissent seuls la teneur de la lettre du ministre autorisant, paraît-il, l’abattage de 1 000 (mille) arbres dans la province. Mais 1 000 arbres détruits dans cette contrée en l’espace de quelques mois, produiraient inéluctablement des effets néfastes dévastateurs sur son micro-climat. Aucun intellectuel de notre province n’approuve la déforestation effrénée, demandée par le maire de la commune urbaine de Sindou. Détruire du coup mille grands caïlcédrats équivaut à la destruction de plusieurs dizaines d’hectares de forêts !

L’impact socioéconomique, socioculturel et sociopolitique, engendré par cette terrible entreprise mériterait d’être mesuré à sa juste valeur. En effet dans le cas d’espèce, les enjeux de la problématique de coupe abusive du bois se révèlent malheureusement financiers et matérialistes. Par exemple, voici une révélation qui en dit long sur les objectifs réels (mais non avoués) des promoteurs de la déforestation. Ainsi, le décompte des bois abattus jusqu’en fin décembre 2009 par la scierie Ghoussoub de Banfora, fit éclater une grosse escroquerie : cette scierie avait alors abattu 150 (cent cinquante) caïlcédrats, mais n’en avait déclarés que 100 (cent). Les 50 (cinquante) troncs non déclarés valent 12 000 F x 50 = 600 000 F (six cent mille francs) déposés au niveau du service provincial de l’Environnement. Interrogée par le président de la Commission environnement et développement du Conseil municipal, Ouattara Kotalama, la scierie avoue avoir versé ladite somme au service de l’Environnement qui fut alors obligé de remettre à M. Kotalama peut-être la part de la mairie, soit la somme de 225 000 F (deux cent vingt-cinq mille francs), que celui-ci devait reverser à la perception provinciale de Sindou. Nous persistons et nous répétons que la vieillesse des caïlcédrats, les distances qui les séparent les uns des autres, les "accidents" dus aux troncs et aux branches, représentent la gangue ou l’écorce, c’est-à-dire les apparences, l’irréel, qu’il convient absolument de bannir et de rejeter. A Bobo Dioulasso, à Ouagadougou dans le Kadiogo, à Ouahigouya dans le Yatenga, etc., les cailcédrats sont aussi âgés que ceux de la Léraba, mais sont simplement et fréquemment élagués. Pourtant, ce sont de grands centres urbains très animés ! C’est pourquoi des enquêtes profondes s’avèrent indispensables, afin de mettre à nu les vrais mobiles du déboisement de la Léraba. En tout état de cause, le contexte économique, social et surtout politique, ne milite guère en faveur de l’acte de déboisement de notre province. En considération de tout ce qui précède, nous avons l’honneur de demander à Monsieur le ministre de l’Environnement et du Cadre de vie, de nous permettre de solliciter de sa haute bienveillance, l’arrêt définitif de la déforestation de la Léraba. Par ailleurs, en notre qualité de président de l’Association agro-sylvo-pastorale de toute la Léraba, nous lançons un pathétique et vibrant appel à tous les écologistes burkinabè, à tous ceux qui aiment la nature verte, parce que imbus de son utilité et de son importance, afin qu’ils intercèdent auprès de notre ministre, en faveur de notre juste cause.

"Déboisement à bride abattue"

Quant à la scierie de Banfora, son avenir nous paraît sombre et aléatoire. En effet, après avoir ravagé en un laps de temps tous les grands bois de la Comoé et déboisé la Léraba, il lui faudra, de deux choses l’une, ou envisager l’importation de bois (Togo, Côte d’Ivoire, Ghana, etc.), ou se résigner à mettre les clés sous le paillasson. Car une zone déjà menacée par l’avancée du sahel, a plutôt un fort besoin de reboisement accéléré, et non de déboisement à bride abattue. En d’autres termes, ce que préconise la scierie ne représente rien de moins que la quadrature du cercle.

Cependant, les paisibles paysans de la Léraba, face aux terribles dégâts infligés hier à la flore de la Comoé, et aujourd’hui à celle de la Léraba, contemplent avec beaucoup de tristesse et de frustration, le spectre effarant de la coupe abusive du bois de leur terroir (mille caïlcédrats de la Léraba sont actuellement dans la ligne de mire des scies motrices commandées par le maire de Sindou, de concert avec les services de l’Environnement pourtant censés protéger les arbres). Alors, notre écrit représente justement un cri d’alarme lancé depuis la Léraba profonde, en direction des autorités supérieures de l’Environnement et du Cadre de vie, afin qu’elles trouvent le plus tôt possible, une solution idoine, marquant ainsi un terme définitif au déboisement de notre province. Hélas ! Dans le cas contraire, sous les effets conjugués du réchauffement climatique à l’échelle planétaire, et de la déforestation régionale, la "sahélisation", puis la désertification, prendront à coup sûr et à brève échéance, le pas sur ce magnifique couvert végétal, prisé des écologistes et des touristes du monde entier, l’un des greniers actuels de l’agriculture céréalière et de l’élevage au Burkina Faso.

Kalifou TRAORE Professeur à la retraite à Sindou, 1er adjoint au maire de Sindou Président de l’Association agro-sylvo-¬pastorale de la Léraba Chef de canton par intérim de Sindou Chevalier de l’Ordre national et de la Médaille des Palmes académiques

Advertisements
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s