« Si les Voltaïques ne s’étaient pas battus, il n’y aurait pas de Burkina Faso aujourd’hui »

Elikia M’ Bokolo, historien, écrivain et journaliste congolais : « Si les Voltaïques ne s’étaient pas battus, il n’y aurait pas de Burkina Faso aujourd’hui

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Pr. Elikia M’Bokolo

Il est connu pour être un justicier en ce qui concerne la mémoire du continent africain. Issue d’une famille indépendantiste, son parcours professionnel se confond avec celle d’une Afrique en proie à la lutte pour son émancipation, lui qui est devenu historien après avoir assisté à un discours de son compatriote Patrice Lumumba. Actuellement professeur à l’institut des sciences et techniques humaines à Paris, pour ne citer qu’une de ses multiples casquettes, Elikia M’Bokolo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire coloniale du continent. Présent à Bobo-Dioulasso dans le cadre du lancement du cinquantenaire du Burkina Faso, il aborde dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, quelques aspects des indépendances.

Sidwaya (S.) : Quels souvenirs l’historien spécialiste de l’Afrique que vous êtes, garde des années d’indépendance ?

Pr. Elikia M’Bokolo (P.E.B.) : A l’époque, j’avais 15 ans, j’étais en classe de 5e et je me rappelle précisément de ce qui s’est passé. Nous avions des positions anticolonialistes et donc, étions pour l’indépendance.

Je me souviens qu’il y avait un jeu radiophonique où on posait des questions sur la nationalité des habitants des pays africains nouvellement indépendants. Lorsqu’on a demandé à quelqu’un comment est-ce qu’on appelait les habitants de Madagascar, il n’avait pas la réponse. Nous étions contents de la savoir et de lui souffler à l’oreille : « Malgaches … Malgaches ».

En tant qu’étudiants, nous nous réjouissions de devenir après nos études, des magistrats, des médecins dans nos pays respectifs. Mais quelque chose s’est passé et dont on ne parle pas assez : juste avant les indépendances, la France, puissance coloniale, a signé des accords de coopération avec les Etats. Ces accords ont été faits au détriment des pays nouvellement indépendants car ils ont été signés entre un Etat souverain la France et des Etats africains qui ne l’étaient pas encore.

Au départ du colon, une élite parasitaire s’est constituée pour perpétuer en réalité, les intérêts de l’ancienne puissance coloniale. Au Congo- Brazzaville par exemple, où le pétrole coulait à flot, j’ai vu des gens envoyer leurs vêtements par avion à Paris au pressing. S. : Est-ce que cette situation suffisait à expliquer les problèmes que bon nombre de pays africains ont connus par la suite ?

P.E.B. : On avait créé entre 1960 et 1963, des blocs d’Etats. Il y avait un climat tout à fait exceptionnel. Pour les deux Congo par exemple, on traversait le fleuve d’un côté à l’autre sans visa. Aujourd’hui, il faut un visa. Quand je vois comment des amis sénégalais, dahoméens ou voltaïques ont vécu en Côte d’Ivoire dans les années 60 et 63, on sentait que c’était possible.

En ce moment-là, les plus avancés, c’est-à-dire Kwamé N’Krumah mais aussi Senghor, ont proposé d’aller un peu plus avant vers l’unité en se disant qu’ensemble, on est encore plus fort que chacun de son côté. Vous savez que ça n’a pas marché parce qu’en 1963, c’est le camp de Félix Houphouët-Boigny, des Gabonais, des Congo brazzavillois qui l’ont emporté. Dès ce moment-là, nous avons commencé à accumuler des échecs.

Il y a une chose dont on ne parle pas assez, mais qui est quand même significatif : un sommet extraordinaire de l’OUA a eu lieu en 1965 à Accra. Au cours de ce sommet, Kwamé N’Krumah et plusieurs chefs d’Etat africains ont protesté contre le fait que les Blancs de Rhodésie, aujourd’hui Zimbabwe, ont décidé de proclamer l’indépendance de la Rhodésie.

N’Krumah a dit que l’Angleterre qui était la puissance colonisatrice devrait régler ce problème, et que si dans 90 jours, le problème n’était pas réglé, les Etats africains allaient constituer une armée pour envahir la Rhodésie. Si nous avions fait cela, l’Afrique du Sud aurait été débarrassée de l’apartheid en ce moment-là. Mais à Accra, les Etats membres de l’OCAM (NDLR : Organisation commune africaine et malgache), donc les Etats francophones, ont boycotté le sommet. Du coup, les Etats dits progressistes se sont retrouvés seuls.

Ils étaient trois : le Ghana, la Tanzanie et la Zambie. L’armée africaine n’existait pas par conséquent. Dès lors, lorsque la guerre du Biafra nous est tombée dessus, nous n’étions pas capables de répondre. Idem pour les guerres du Congo, le génocide du Rwanda et les guerres actuelles. Ça c’est une faute commise par les Africains. Une autre faute l’a été, sur le plan de l’intégration africaine et elle nous poursuit jusqu’aujourd’hui.

A ce sujet, Kwamé N’krumah expliquait aux Africains ce qui n’allait pas. Lui-même avait une discipline personnelle très stricte. Une fois par semaine, il s’astreignait à faire un jeûne. Il disait ceci et je suis désolé de le dire aussi brutalement : « Vous autres dirigeants africains, vous mangez trop, vous buvez trop, vous dormez trop, vous avez trop souvent des relations avec de trop nombreuses femmes ». Il disait que ça ne va pas. Je crois qu’il a raison.

Si vous regardez à cette époque mise en scène par les cinéastes et les romanciers, les hommes d’Etat ne travaillaient pas : ils étaient tout le temps dans les avions, dans les cocktails…Mais je crois que c’est une chose qui commence à changer avec la génération actuelle composée de gens qui bossent. Nous avons des responsabilités politiques et psychologiques par rapport à la gestion des indépendances.

S. : On évoque aussi l’implication de la France dans la commémoration des indépendances africaines. Si implication il y a, quelle lecture en faites-vous ?

P.E.B. : Il y a bien une implication de la France et j’avoue que pour certains d’entre nous historiens, ça pose un problème. On ne sait pas exactement ce que la France veut. Parce ce qu’il y a 5 ans, c’était la droite qui était au pouvoir à l’Elysée, à Matignon et à l’Assemblée nationale en France.

Les députés de droite avaient voté une loi disant que la colonisation a été une chose positive et que dans les écoles, on doit enseigner ses effets positifs. Nous autres historiens noirs comme blancs, avions vigoureusement protesté contre cette affaire en disant que ce n’est pas une vérité établie et que ce qui compte, ce n’est pas l’opinion que les Français ont de la colonisation, mais ce que les Africains de l’époque ont pensé de la colonisation… Ils ont refusé la colonisation, et demandé l’indépendance. Du coup la question, c’est : Qu’est-ce que la France veut fêter aujourd’hui ? Est-ce qu’ils veulent fêter l’indépendance ? L’indépendance, c’est nous qui l’avons obtenue.

Ce n’est pas la France qui nous l’a donnée. Ce qui est encore plus curieux, c’est qu’ils veulent fêter l’indépendance à Paris, alors qu’on pourrait imaginer que des délégués français viennent célébrer l’indépendance en Afrique. Par exemple nous au Congo, avons obtenu que le roi des Belges vienne à Kinshasa.

Mais que des contingents militaires africains, des députés, des ministres aillent à Paris, ça fait quand même un peu bizarre ! C’est un peu comme en 1919, 1920 ou 1947, quand on invitait les tirailleurs sénégalais à Paris pour célébrer ! Donc je suis un peu perplexe. En plus, le 14- Juillet 2010 va tomber avant la commémoration des indépendances. D’une certaine manière, la France nous vole le bénéfice du cinquantenaire, car on va la fêter d’abord à Paris et ensuite, dans nos pays.

C’est quand même un petit problème qui est délicat. J’imagine que le moment venu, nous aurons les discours qui vont nous expliquer ce qui se passe. Beaucoup d’historiens français comme africains sont surpris par la manière dont les choses sont en train de se passer, d’autant plus que le président de la République qui va célébrer cette manifestation du 14 Juillet est le même qui a dit à Dakar que l’homme noir n’était pas dans l’histoire. Il y a une contradiction du côté de la France et je pense nous Africains n’avons pas exigé des clarifications avant d’accepter.

S . : Avez-vous un point de vue personnel sur ce sujet ?

P.E.B. : Mon point de vue personnel est que je n’irai pas à Paris pour la célébration de nos indépendances. D’ailleurs, je serai à Kinshasa et les choses seront claires.

S. : Le Burkina Faso, à l’instar d’autres pays du continent, s’apprête à célébrer en grande pompe, son cinquantenaire. D’aucuns disent qu’on devrait plutôt faire profil bas au regard du bilan des 50 ans passés. Qu’en dites-vous ?

P.E.B. : Je suis d’accord avec le gouvernement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis honoré d’être là sur invitation du ministre de la Culture. On ne va pas fêter le bilan des indépendances. On va fêter ce qui s’est passé il y a 50 ans. Vous voyez que dans le programme qui a été adopté, c’est « cinquante ans : souvenir et espérance ». Nous allons fêter en nous souvenant, mais nous devons aussi construire l’espérance. Pour cela, ce qui va commencer demain (NDLR : 20 mars, date de lancement officiel des activités du cinquantenaire) va se poursuivre.

On sait qu’il y aura des analyses, secteur par secteur, de ce qui a marché, de ce qui ne l’a pas été, pourquoi ça n’a pas marché et qu’est-ce qu’on doit faire pour que les choses aillent de l’avant, d’une manière positive. Il faut bien voir que nos Etats sont très hétérogènes. Il y a des traditions, des historicités différentes, même si nous avons aussi des points en commun.

En Afrique de l’Ouest, vous avez la chance d’avoir la parenté à plaisanterie qui permet d’atténuer les conflits et les litiges sociaux. Nous devons célébrer les victoires que nous avons gagnées ensemble. Or au Burkina, c’est ensemble que le peuple a gagné l’indépendance. Que tous les ans, on fasse une petite fête, d’accord ! Mais 50 ans, c’est normal qu’on fasse quelque chose d’un peu plus important.

S : Quelle est votre appréciation, justement, du thème du cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso : « 50 ans de construction d’une nation : souvenir et espérance » ?

P.E.B. : Le souvenir est très important. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes burkinabè ne connaissent pas leur histoire. Ils ne savent pas notamment que si les Voltaïques de l’époque ne s’étaient pas battus, il n’y aurait pas de Burkina Faso aujourd’hui. Les colonisateurs n’étaient pas des sentimentaux. A cette époque, les Noirs, ça comptait pour zéro.

Ce qui intéressait les Blancs, c’était la matière première et la force physique. Et comme au Burkina on disait que le peuple voltaïque, le peuple mossi est très fécond, ingénieux, industrieux, travailleur, et comme la Côte d’Ivoire, le Niger et le Soudan avaient besoin de main-d’œuvre, ils ont décidé purement et simplement de rayer la Haute-Volta de la carte. Le souvenir de l’indépendance, c’est le souvenir de ce qu’on a failli ne pas exister aujourd’hui.

S : Et que dire de l’autre aspect du thème, c’est-à-dire l’espérance ? P.E.B. : L’espérance est une vertu comme on dit dans les religions révélées. Les vertus sont telles que quand vous en avez une, vous avez toutes les autres. Si vous avez l’espérance, ça veut dire que vous avez la foi, le courage, la volonté, l’honnêteté, l’intelligence. Donc espérer, ce n’est pas seulement être assis en rêvant d’un lendemain meilleur.

C’est de se demander ce que nous devons faire aujourd’hui pour que dans cinquante ans, nos enfants, nos petits enfants, en regardant derrière disent qu’ils ont bien avancé. Il y a là une sorte de volontarisme qui me semble très positif. Je crois que c’est important que ce soit dit dans le logo du cinquantenaire.

S : Au regard du bilan des cinquante ans passés, y a-t-il des raisons d’espérer ?

P.E.B. : Oui ! J’étais jeune étudiant dans les années 60. Je peux vous dire qu’il y avait plusieurs pays africains qui désespéraient, parce que les choses allaient mal. La Haute-Volta et le Dahomey sont deux de ces pays. On avait l’impression par exemple qu’en Haute-Volta, il y avait tout le temps des coups d’Etat. Quel untel ne s’entendait pas avec untel.

Qu’est-ce qui se passe ! L’une des choses qu’on a gagné, c’est l’unité de la nation qui est là. On aurait pu envisager qu’une partie du territoire proclame son autonomie, que l’autre aussi en fasse de même, et que ça éclate. En plus, le peuple n’arrête pas aujourd’hui de se battre pour vivre, parce qu’on ne veut pas être assis et attendre que les choses se passent.

C’est un peuple travailleur qu’on voit au Burkina et c’est reconnu par tous. Nous avons vu sur la route des femmes, des mères de famille pousser des bicyclettes avec des charges de bois énormes. C’est un peuple qui s’investit au quotidien économiquement mais aussi politiquement, en cherchant à arriver à un régime qui le satisfasse : une démocratie avec transparence des pouvoirs, responsabilité des gouvernants, élections libres.

Il y a une autre chose que les Burkinabè ne mesurent peut-être pas assez : la stabilité. Lorsque la guerre a commencé en Côte d’Ivoire, certains Ivoiriens ont applaudi au début. On leur a dit attention, on sait comment on met le doigt dans l’engrenage de la guerre civile, mais on ne sait pas comment on en sort. Si vous mettez la main dedans, vous en avez au moins pour dix ans : nous sommes dans les dix ans.

Or, le Burkina, cahin-caha, a préservé sa paix et de nos jours, si vous regardez sur la scène africaine, il y a un certain nombre de pays qui sont recherchés parce qu’ils ont la paix à l’intérieur et ont fini par savoir comment aider les autres à organiser la paix chez eux.

Il y avait le Gabon qui est devenu un grand pays de la médiation en Afrique centrale. En Afrique de l’Ouest, il y a le Burkina Faso. Et c’est très étonnant de voir que le rôle de médiateur du Burkina est plus important que celui du Sénégal, du Ghana ou même du Nigeria. Un pays qui a préservé son unité, dont les citoyens se battent au quotidien pour l’économie et qui a une visibilité internationale … ce n’est pas peu, mais beaucoup en 50 ans dans lesquels il y a évidemment des drames aussi.

S. : Vous avez eu à développer le thème de la création, de la dissolution et de la reconstitution du Burkina Faso au cours du premier panel. Que faut-il en retenir de plus important ?

P.E.B. : Il y a deux aspects. Le premier est une réponse au fameux discours de Dakar, un rappel de comment le colonisateur jonglait avec l’Afrique comme on joue au loto ou aux cartes, alors qu’il s’agissait de peuples entiers. Le deuxième point développé est relatif à un peuple voltaïque qui a su combattre les prélèvements forcés de la main- d’œuvre, des impôts. C’est cela qui a obligé le colonisateur à rétablir la Haute-Volta dans ses frontières et à faire en sorte que le Burkina Faso soit vivant aujourd’hui.

S. : Vous inscrivez-vous dans la logique des clivages entre afro-pessimistes et afro-optimistes au sujet du développement du continent ? P.E.B. : Ces clivages ne sont pas très intelligents. L’afro-pessimisme par rapport à l’histoire d’un peuple n’a pas de sens. L’Afrique, c’était 500 millions d’habitants. Aujourd’hui, nous sommes plus d’un milliard.

Pensez-vous que si les Africains ne croyaient pas en leur avenir, ils auraient fait des enfants ? Si nous continuons à nous reproduire c’est que nous avons foi en l’avenir. La deuxième chose, c’est qu’en tant qu’historien, je dirais que l’histoire ce n’est pas seulement le passé. Le présent aussi, c’est de l’histoire. Dire également que je suis optimiste n’a pas de sens car un historien est optimiste par définition.

L’histoire, ce sont les peuples qui la produisent et l’histoire ne s’arrête jamais. L’Afrique de 2010 est en train de construire celle de 2011 qui construira celle de 2012… L’afro pessimisme, je pourrais le concevoir pour des intellectuels fatigués de l’Europe, l’Occidentant. J’ai du mal à le comprendre pour les intellectuels africains.

Interview réalisée par Mahamadi TIEGNA (camerlingue78@yahoo.fr)                        Sidwaya

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