Maitre Pacéré Titenga, nouveau membre de l’Académie des sciences d’Outre-Mer

 

Grands moments de poésie, de littérature et de philosophie dans l’après-midi du 23 mars au 15 rue Lapérouse dans le 16e arrondissement de Paris, à l’occasion de l’admission de l’éminent homme de Lettes et célèbre avocat burkinabè, Pacéré Titenga comme membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer. Dans la salle qui accueille la cérémonie, le public, cosmopolite, est attentif. Pendant près d’une heure le président, de l’Académie, Edmond Jouve, fait l’éloge du nouvel arrivant.

Il rappelle le parcours de celui qui est apparu depuis des décennies comme l’un des meilleurs avocats de la culture africaine en général, celle des Mossés en particulier : ses études en France dans les années soixante-dix et son retour précipité au pays en 1974 pour soutenir ses frères en proie à la famine, ses premières publications, notamment Refrains sous le Sahel et Ca tire sous la Sahel, Poème pour l’Angola, qui remporta le prix littéraire des écrivains l’Afrique noire en 1982, et la Poésie des Griots, couronnée de plusieurs prix internationaux.

A ce jour, Maître Pacéré Titinga totalise une cinquantaine de livres, essentiellement consacrés à la réhabilitation de l’histoire et des cultures africaines. Le musée de Manéga qu’il a créé, du nom de son village, à environ 50 km de Ouagadougou, « Le Temple de la culture africaine » comme il l’appelle, d’une superficie de 4 hectares et contenant plus de 10 000 pièces, est un haut lieu de conservation et de célébration des croyances de l’homme africain. Premier avocat du Burkina en 1973, Maître Pacéré Titenga est le père de l’Association Avocats sans frontières et officie en tant qu’expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Assis entre l’ambassadeur du Burkina en France Luc Adolphe Tiao et l’ancien diplomate John Kaboré, l’auteur de Bendrologie ou la Science du langage tambouriné écoute attentivement le discours du président, certains passages provoquent chez lui un léger sourire. Le temps passe, ceux qui ont déjà eu l’occasion d’assister à une des prestations s’impatientent de l’entendre.

Quand vint son tour de prendre la parole, l’homme aux 67 hivernages se lève et d’un pas ferme, s’avance devant le pupitre et entame un long discours de près d’une heure et demie. Pour son discours de réception à l’Académie, l’homme né « sous les rythmes des tambours parleurs du continent, où la parole est d’abord proverbe », choisit de développer le thème du « langage non écrit et non parlé de l’Afrique, le langage des tams-tams des Mossés du Burkina Faso ».

Comme moyen d’expression et de communication dans un groupe social, le langage peut revêtir plusieurs formes : parlé, symbolique ou à caractère pictural tel le langage des fleurs. Se référant à des travaux de certains scientifiques, Maître Pacéré Titenga nous apprend ainsi que « la grenouille peut repérer l’appel de sa bien-aimée dissimulée à plusieurs mètres, la voix noyée dans un concert de croassements au fond de la rivière ».

C’est par la parole que l’homme s’est, de bonne heure exprimé sa singularité, la parole étant un instrument de pensée d’une conscience, soit individuelle, soit collective. En ce sens, si l’écriture permet la préservation des échanges, elle reste ontologiquement inférieure à la parole, parce qu’elle fige et crucifie la pensée. Le discours écrit, tout comme la peinture, ironisait Socrate, apparait comme un être vivant, mais l’interroge t-on sur tel ou tel point de ce qu’il dit dans l’intention de mieux s’instruire, qu’il reste désespérément muet. Est-il violemment critiqué, injustement vilipendé, le discours écrit, incapable de se défendre tout seul, ne doit son salut qu’auprès de son père : la parole.

De l’exposé de Maître Pacéré Titenga, on apprend qu’aussi bien chez les Indiens d’Amérique que dans plusieurs contrées d’Afrique, le langage peut révéler d’autres formes que la parole écrite ou parlée. Il en est ainsi du langage des tams-tams et des masques, encore vivace au Burkina Faso, mais malheureusement confinés dans des milieux réservés. Grâce à la Bendrologie, du suffixe Bendré (le tambour gourde) et de logos (discours), le néophyte qui n’entend que du bruit, va pouvoir décrypter le message véhiculé par le griot du tam-tam. Homme de culture et personnage singulier dans l’organisation sociopolitique des Mossés, le griot, qui porte souvent le patronyme Pakodé, littéralement « Ne cultive pas », relevait d’une école rattachée à la cour royale, sans qu’il soit pour autant un obligé du roi.

« A la récolte, chaque famille apportait un quart de sa production qui était thésaurisé chez le chef, lequel prélevait une partie pour assurer la subsistance du griot. Il n’était donc pas entretenu par le roi ou le chef, cela l’obligerait à chanter leurs louanges, ce qui dénaturerait la culture », explique le Benrologue. Mieux, il est l’égal du chef : « Si le roi est sur un cheval, le griot est sur un cheval » disait-il. Sa mission ? Faire la généalogie du royaume et éclairer la société sur la manière dont les différents rois ou chefs ont géré les affaires publiques. Par sa cruauté ou son manque de vision, le rège de tel roi a été une catastrophe pour la population, tel autre au contraire a su, par son sens de l’éthique et de la justice, apporter le bonheur à son peuple.

Fin analyste, il en tire une conclusion qui sert de boussole pour la gestion des affaires dans l’année qui suit. Pour éviter une éventuelle dérive de sa part, « le griot était contrôlé par un conseil durant son discours et s’il se trompe dans les principes essentiels de la culture et de l’histoire du peuple, il était mis à mort dans les 48 heures ». Le sens du griot a donc été galvaudé, devenu au mieux un appendice de folklore, au pire, une injure que l’on profère contre ceux qui ont renoncé à critiquer les puissants. Par sa fonction, l’histoire et la sociologie du peuple se retrouvent donc enfermées dans le langage du tam-tam, objet de la Bengrologie.

Quant au langage des masques, pratiqué par les Nyoniossés, il s’exprime exactement comme « nous nous exprimons par les livres, avec leurs caractères qui, associés, forment un discours cohérent et intelligible ». Quand le masque fait une pirouette, avance, recule, se prosterne, il tient un discours qui est intelligible pour les initiés, au même titre que le lettré lit un texte écrit. Les masques noirs, habilités à délivrer ce type de discours, ne sortent que lorsqu’il y a mort d’homme, jamais pour célébrer un heureux événement.

Devant le cadavre, son discours, décliné en 333 mouvements devant la case mortuaire, et qui est un rappel de l’histoire de la collectivité et de la personne décédée, est particulièrement grave. Mais tant que les funérailles ne sont pas célébrées, le mort n’est pas encore totalement mort. A preuves, les enfants ne peuvent hériter de leur père et la ou les veuves ne peuvent se remarier. A cette occasion, le discours du masque, qui peut embrasser plusieurs thèmes, devient léger, comme l’appel au relativisme dans le jugement et le refus de tout dogmatisme. Le message peut être une invitation au roi à la magnanimité vis à vis de ses sujets, à ne pas ériger ses croyances en vérités absolues, à prendre garde pour ne pas tomber dans la tyrannie.

Science du langage tambouriné, la Bendrologie ne peut englober le discours du masque, Maitre Pacéré a donc créé le concept de « Ouangologie », de Ouango (masque en mooré) et logos (discours), la science du discours du masque.

Depuis près de quatre décennies, ce passionné de culture consacre l’essentiel de son temps à collectionner, protéger l’héritage ancestral de l’Afrique, et le musée de Manéga dont l’audience déborde les frontières du Burkina, en est la parfaite illustration. L’homme a pourtant parfois le sentiment de se battre contre des moulins à vents. La disparition progressive des trésors et des savoirs de l’Afrique semble irrémédiable. « A l’arrivée de la colonisation au Burkina en 1896, il y avait environ 20 000 griots sous l’angle des tams-tams, mais aujourd’hui, il n’y a pas plus de 100 », regrette t-il.

Idem pour les masques des messages dont il observe impuissant, la disparition, d’autant que certains chefs, acquis aux religions révélées, n’hésitent pas à commettre des autodafés, comme pour perpétuer les crimes culturels commis par les colons et les missionnaires dès leurs premiers contacts avec les Africains, ces êtres à la couleur étrange que même dans son infinie bonté, Dieu ne pouvait doter d’âme. « D’ici 20 ans, prédit, le Ouangologue, il y aura certainement des masques de danse, mais il n’y aura plus une seule exécution du langage des masques sous l’angle des messages ». L’Afrique se suicide à petit feu ! Désormais membre, Pacéré Titenga s’est engagé à défendre les idéaux de l’Académie, cette « termitière qui vivra, et qui ajoutera de la terre à la terre », implorant Dieu afin qu’il « préserve le puits pour que les crapauds s’ébattent à jamais, s’ébattent à jamais, s’ébattent à jamais ! »

Joachim Vokouma : Lefaso.net


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                                                                             Edmond Jouve (Au milieu)

Edmond Jouve, président de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer : « Il est anormal que les chefs d’état veuillent se perpétuer au pouvoir comme ils le font »

Quelle est la vocation de l’Académie des Sciences d’Outre-mer que vous présidez actuellement ?

L’Académie des Sciences d’Outre-Mer a été créée dans les années 1922 par un de mes compatriotes originaire du Lot, [Sud-ouest de la France] comme moi, Paul Bourdarie, directeur de la revue Indigène et qui a remué ciel et terre pour qu’il y ait une académie consacrée aux affaires coloniales. Evidemment, nous avons procédé à la décolonisation et aujourd’hui, c’est une académie qui s’occupe des anciennes possessions, défend bien entendu le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et qui ne veut pas se désintéresser des territoires que nous avons connus d’une manière ou d’une autre et où on parle notre langue.

Le président Senghor a été un membre éminent de l’Académie et nous avons toujours des chefs d’états comme Abdoulaye Wade du Sénégal, le prince du Danemark et des personnalités comme Maître Pacéré Titenga que nous venons d’installer. L’Académie compte 275 membres dont certains sont titulaires, des correspondants et des membres libres qui peuvent devenir titulaires.

La vocation de l’Académie est principalement la recherche, car nous avons une des plus grandes bibliothèques d’Outre-Mer de France, dotée d’archives d’administrateurs et on peut venir y travailler tranquillement. Nous tenons aussi une séance tous les 15 jours au cours de laquelle nous abordons les problèmes d’actualité comme la sécheresse, le climat, la recherche en matière sanitaire etc., mais nous ne sommes pas un centre de formation. Nous animons également une revue qui s’appelle Le Mondes des cultures et tous les discours entendus aujourd’hui y seront publiés dans le prochain numéro.

Vous arrive t-il d’être sollicité par les pouvoirs publics français sur des questions concernant l’Afrique ?

Bien sûr ! Le gouvernement nous consulte et il vient d’ailleurs de nous solliciter pour l’organisation du 50e anniversaire des indépendances des anciens pays colonisés. A ma demande, Jacques Toubon, nommé secrétaire général du cinquantenaire des indépendances, est venu nous expliquer ce qu’il est en train de préparer, et nous allons nous aussi, participer à cet événement en enregistrant des témoignages d’anciens qui ont servi en Afrique. En plus des livres, nous avons aussi des documents audiovisuels, des manuscrits d’administrateurs, des photos que nous exploitons ou mettons à la disposition du public.

Quel regard portez-vous sur le parcours des pays africains après 50 ans d’indépendance ?

Je ne suis pas maximaliste, mais il faut évidemment essayer de faire mieux que durant les 50 ans passés. J’entends parfois certains dire que rien n’a été fait, mais on a quand même fait les indépendances et j’espère qu’après l’indépendance politique, il y aura l’indépendance économique et culturelle, que l’état de droit va progresser. La démocratie ne se fait pas en un jour, donc il faudra du temps en tenant compte de votre culture, mais je crois que c’est un beau chantier à mener.

Vous êtes juristes et vous avez contribué à la rédaction de certaines constitutions africaines, comme celle du Burkina. Que vous inspirent les modifications constitutionnelles supprimant la limitation du nombre de mandats présidentiels ?

Si je devais mettre une observation globale sur la copie, je dirai « peut mieux faire », parce qu’il est anormal que les chefs d’état veuillent se perpétuer au pouvoir comme ils le font. Il faut qu’ils acceptent l’alternance comme aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne, d’être remis en cause, quitte à se représenter quelque temps après. S’ils ont des enfants qui peuvent être élus au suffrage universel, tant mieux, mais il ne faut pas non plus qu’ils les imposent et là il y a certainement du travail à faire. Cela dit, il ne faut pas non plus leur jeter la pierre car nous n’avons pas non plus été toujours des exemples. Comme le disait François Mitterrand, il faut laisser le temps au temps. Pour ma part, j’ai écris des livres pour défendre la démocratie car je pense qu’il vaut mieux s’engager sur cette voie que s’entretuer. La vie humaine est quelque chose de sacrée qu’il faut absolument respecter, de même que la liberté de la presse, et je suis contre la torture qui doit être abolie

Propos recueillis par J.V

Lefaso.net

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