A propos de l’article 37 : L’Eglise ne fait-elle pas de politique ? (Première partie)

On n’a certainement pas fini de parler des velléités de révision de l’article 37 et de la prise de position de la conférence épiscopale Burkina-Niger sur cette question qui divise l’opinion nationale. Dans un article qu’il nous a fait parvenir et que nous publions en deux parties, le père dominicain René Guirma entend prendre part au débat. En voici la première partie.

Une occasion de réflexion sur la chose politique nous est donnée. Au sujet de l’article 37 de la constitution, les évêques ont dit ce qu’ils pensent. Leur avis était clair malgré son allure précautionneuse. Des réactions se sont produites et on a pu les lire et les entendre. La position des évêques a pu satisfaire les uns, décevoir les autres, irriter ou agacer bien d’autres qui ne leur donnent pas le droit de s’exprimer en cette matière. C’est l’occasion de réfléchir sur la chose politique, pas seulement à leur égard mais à l’égard de tout le monde, à l’égard de la nation tout entière.

Et si l’on veut bien examiner le fond du problème, on verrait qu’il est formulé avec justesse, dans la fameuse question de Hamlet : « To be or not to be, that is the question – Etre ou ne pas être, telle est la question ». Voulons-nous enfin exister en démocratie claire et réelle ou continuer à vivoter dans la pénombre de la médiocrité intellectuelle et culturelle ? La gravité de la question de l’article 37 est trop essentielle pour que les évêques parlent timidement au lieu de pousser sans complaisance le cri haut et ferme de la sentinelle : « Halte-là ».

L’Eglise ne fait pas de politique, rappellent certains. On a pu entendre au synode des évêques africains au dernier trimestre de 2009, le rappel de ce que Senghor avait dit, à savoir que l’inculture est la cause de l’intolérance. Des lumières bénéfiques pour l’édification de notre nation pourraient jaillir dans l’effort consenti à la réflexion.

C’est le refus de la réflexion, de l’effort qu’elle demande, qui est une des causes déterminantes des « trois M » si bien détectés par Monsieur Ablassé Ouédraogo : la médiocrité, la mesquinerie et la méchanceté, maladies qui freinent notre nation sur la route de l’excellence. La sagesse peut montrer comment presque tout le monde, selon la mesure de chacun, a eu sa part de responsabilité dans les drames et les forfaits de la vie politique de notre nation, tout le monde, surtout les cadres, qu’ils soient civiles ou religieux. Pendant ce temps la poursuite d’une justice vengeresse est une manière de chercher un bouc émissaire dont la sanction ou la punition n’apportera rien de décisif.

Nos régimes ayant toujours mal incarné la démocratie, font que l’Etat de Droit en fait n’existe qu’en ébauche, il est toujours à naître complètement et le président ou les hommes d’Etat qui pourront et voudront bien s’y attaquer au lieu de se laisser fasciner par les urgences de l’actualité qui ne tariront jamais, auront la dignité de Nâab’a Wubri de Kaadyoogo, des fondateurs de la République des Etats-Unis et des élaborateurs de la royauté constitutionnelle d’Angleterre et autres fondateurs d’Etat de Droit à travers le monde.

L’Eglise ne fait pas de politique, c’est depuis des décennies jusqu’à l’année qui vient de s’écouler que nos évêques ont dit et répété cela. Les laïcistes, les idéologues et les adversaires de l’Eglise n’ont eu de cesse, eux aussi, de répéter cette opinion pour fermer la bouche aux autorités de l’Eglise. Remarquons alors au passage, qu’il ne faut pas confondre la laïcité et le laïcisme. Si le premier terme exprime la valeur qui protège la neutralité confessionnelle que doit revêtir l’Etat et ses agents pour la protection de la conscience de tous et de chacun selon les droits de l’homme, le second est une déclaration de guerre idéologique larvée ou ouverte contre le droit de la conscience humaine. La France en cela n’est pas indemne de cette idéologie.

Qu’à chaque fête importante de la foi catholique, les médias de l’Etat comme RFI, TV5 et ses journalistes, enseignent leur nihilisme et leur incroyance à travers les ondes et les écrans de l’Etat en démontrant par toutes sortes de procédés que la Bible et les vérités chrétiennes sont des mythes, cela est une croisade contre l’Eglise chrétienne. Naturellement, ancienne colonie de la France, nous pouvons avoir bu quelque chose de ce laïcisme avec le lait maternel de notre Mère Patrie. Tel père tel fils. Je suis un observateur Kùdré

Je suis un vieil observateur de la vie de notre nation. Avec mon jeune frère, comme notre vieux frère qui est notre aîné de neuf et onze ans, j’ai pris goût, depuis l’âge de dix ans, en 1939, à observer l’histoire du monde, grâce aux journaux que notre père recevait à l’époque : Paris-Dakar, La Croix, le Pèlerin. Notre père eût été un des premiers députés de la Haute-Volta si la mort ne l’avait pas emporté prématurément. Moi et mes frères nous avons appris à observer et à réfléchir sur l’histoire du Môogo, l’histoire de France, puis plus tard, l’histoire des nations qui ont été les locomotives de la vie moderne.

La sagesse et le courage de nos jeunes Evêques

Au sujet de l’article 37 de la constitution, nos évêques ont eu la sagesse et le courage de parler. Je dirai plus précisément, nos jeunes évêques ont eu la sagesse de parler même s’ils ont répété après leurs aînés, que l’Eglise ne fait pas de politique. Mais nous avons eu le synode des évêques africains à la fin de l’année dernière. Durant ce synode, on a pu voir l’exemple de l’Archevêque de Niamey quittant le synode pour rentrer dans son pays parce que la situation politique était grave. Et on a pu entendre au même synode que « l’évêque africain est une sentinelle » de la cité. Au Moyen Âge on disait que « l’évêque est le défenseur de la cité ».

L’Archevêque de Niamey est un Européen. Pourtant je parle de son pays à propos de Niamey. C’est que, selon une vérité qu’aimait répéter et vivre l’Evêque Emérite de Kaya, l’Evêque en acceptant sa charge épiscopale, épouse son diocèse. C’est pour cela que nous avons, dans notre pays, la tombe de Monseigneur Thévénoud, comme celle de Monseigneur Durieux, en attendant sans doute celle de Monseigneur Socquet. Une bonne connaissance de l’histoire de notre pays devrait consacrer une des plus belles places de la ville à Monseigneur Joanny Thévenoud.

Voici encore ce que le synode a dit : l’Eglise doit porter son attention sur la formation des hommes politiques parce qu’il faut de saints hommes politiques. Le Pape Benoît XVI l’a déjà dit et répété, et pour lui, dans la vie économique et politique internationale et mondiale, il faut un certain pourcentage de personnes compétentes et honnêtes pour être le ferment nécessaire à la santé éthique de la vie politique et économique, santé sans laquelle la vie politique et économique court de graves dangers.

L’Eglise doit en avoir le souci d’une pastorale politique et doit l’élaborer dans un accueil qui sache écouter avec attention et respect les laïcs en leurs compétences. L’Union européenne est une puissance qui compte de plus en plus maintenant. Son origine est due aux démocrates chrétiens d’Europe qui ont été ses initiateurs. Parmi ces fondateurs nous avons un Robert Schuman dont le procès de béatification a été introduit.

Il est de la lignée de Frédéric Ozanam du 19e siècle, Frédéric Ozanam que notre vieux frère, l’Evêque Emérite de Kaya, avait, de bonne heure, donné en exemple à notre jeune frère Frédéric Guirma engagé dans la vie politique voltaïque dès le début, preuve que Monseigneur Guirma avait saisi depuis des décennies ce problème du ferment dont ont besoin nos milieux sociopolitiques. C’est là l’évangélisation de la culture qui est un leitmotiv du Pape.

L’absentéisme de nos évêques dans le passé

Si je félicite nos jeunes évêques d’avoir eu la sagesse et le courage de parler, c’est que depuis 1980 jusqu’à 1990, avec d’autres, nous avons tenté désespérément d’inciter leurs aînés à réfléchir sur la vie politique de la nation dite indépendante, afin de parler avec pertinence et en toute utilité, et de porter leur attention sur le milieu politique. Ce fut en vain, et cet absentéisme aggravé par le refus de lumière de leur part, a pu contribuer à favoriser les turbulences dramatiques et douloureuses que nous avons connues et dont certaines séquelles semblent irréversibles. L’Evêque est le défenseur de la cité, leur avons-nous dit à l’occasion. Mais le mur de leur refus d’accueillir et d’écouter, leur silence et leur absentéisme ont montré qu’ils n’entendaient rien aux exigences de cette vérité et des devoirs importants de la pastorale politique.

Pourtant à ce point de vue, le patrimoine qu’ils ont, comme nous, reçu en héritage de la part des vieux évêques missionnaires leurs formateurs, leur donnait de beaux exemples à suivre et à méditer dans l’esprit et la correcte spiritualité de leur fonction. L’Eglise a un enseignement social. Monseigneur Joanny Thévénoud, par son action discrète et pourtant déterminée et efficace auprès de Nâab’a Koom II et de Nâab’a Saaga II de Ouagadougou, a contribué à la naissance et à la restauration de la colonie de la Haute-Volta.

Etait-il un activiste dérangeant pour la Métropole ? Dérangeante pour le Pouvoir, sa conduite a pu l’être, mais elle n’était pas hétérogène par rapport à sa fonction ecclésiastique. Jouait-il au syndicaliste lorsqu’il a incité le peuple à ne pas payer l’impôt à cause de la famine ? Il a trouvé, en venant à Ouagadougou en 1903, un pays à 100% analphabète.

Son ambition, selon l’éthique de son « message » religieux, fut de faire naître, malgré l’incrédulité raciste de l’époque, une Eglise indigène à 100%, et les éléments des futurs cadres qui donneraient, à l’avenir, le matériau humain d’une nation moderne capable. Ne sommes-nous pas ici au niveau des Droits de l’Homme ? Il a contribué à la renaissance de la Haute-Volta toujours auprès de la royauté et de certains commandants de l’administration coloniale, car tous les Français n’étaient pas colonialistes et racistes et certains, en l’occurrence ici, ont pu être des chances pour les futures nations africaines.

Monseigneur Thévénoud a veillé au choix et à l’élection des premiers députés ivoiriens, puisque nous étions la Haute-Côte d’Ivoire, puis de la Haute-Volta. Sa conduite était-elle hétérogène par rapport à sa fonction ? C’est selon ses idées et sous son impulsion que le Père Goarnisson a fondé le syndicat des travailleurs chrétiens, Catc, qui s’est mué en syndicat des travailleurs croyants, réunissant chrétiens, musulmans et tous ceux qui croyaient en Dieu. Avant l’indépendance à Ouagadougou, les populations ont envoyé pendant une bonne période le Père Goarnisson au Conseil Général. Les Dahoméens faisaient de même avec le Père Bertaut. Tandis qu’en France la Bourgogne élisait au Parlement le Chanoine Kir.

Ces prêtres, sans oublier qu’ils étaient prêtres et porteurs d’un « message », ont bien servi les causes pour lesquelles les populations les avaient élus, sans qu’on puisse parler d’hétérogénéité à propos de leurs conduites et de leurs dires. Et c’est parce qu’ils étaient d’authentiques et loyaux porteurs de leur « message », que l’éthique de ce message leur a donné une sagesse dans laquelle les populations ont eu confiance. La religion du vrai et loyal pratiquant qui craint et surtout aime Dieu, est le meilleur pilier du burkîndi (qualité de l’homme intègre) si précieux dans la vie sociopolitique.

La nature de la politique

C’est que, au sujet de la chose politique, nous avons des distinctions à faire pour voir clair et être à même de discerner et de juger correctement les uns et les autres et leurs actes et dires. Il y a la philosophie politique qui s’intéresse à l’organisation du pouvoir dans l’État, à son exercice, à ses institutions politiques, à leur nature, à leur éthique, à leur morale.

La science politique analyse les formes de ce pouvoir exercées dans les Etats, elle analyse les institutions. Par les droits politiques, un citoyen peut participer à l’exercice du pouvoir, directement ou indirectement par son vote. Le vote est une manière de dire son opinion.

N’y aurait-il pas discrimination de dénier à quelqu’un le droit de dire son opinion du fait de sa religion ou de sa fonction dans une religion, du moment qu’il ne parle pas en oracle de cette religion, mais s’exprime sur les vérités et les principes de base qui visent au bien et à la protection de la personne humaine ? Le laïcisme est une forme de cléricalisme athée.

Car les croyants de toutes confessions comme les non-croyants, ont le droit, sans a priori contre personne, de s’exprimer. Sous l’arbre de la laïcité, ce sont des « Raisons humaines, civilisées » qui échangent et posent les questions pour les résoudre dans la paix nationale, la laïcité garantissant la tolérance.

En dernier lieu, nous avons la politique politicienne dont le but est la conquête du pouvoir dans l’Etat. Les propositions pour cette conquête du pouvoir ne peuvent pas se targuer d’une absolue neutralité idéologique, elles sont plus ou moins teintées de libéralisme ou de socialisme. Et cela tient à la nature de la vie sociale, politique et économique dont le dynamisme dialectique ne peut, au fond, être résolu que par la charité, l’amour.

Les idéologies dites libérales ou socialistes qui veulent à elles seules résoudre le problème du développement finissent dans l’oppression de l’homme. Alors les dispositions d’un Etat idéologiquement neutre, permettent qu’on puisse protéger la vie nationale des excès inacceptables des idéologies. C’est cette politique-là, la politique politicienne, qui n’est pas homogène avec l’être et la fonction de l’évêque et du prêtre, parce qu’ils ne sont pas des bâtisseurs de la cité terrestre, même si les avis de leur sagesse protègent la Cité.

Mais, m’objectera-t-on avec raison, et le cas du Père Goarnisson, du Père Bertaut, du Chanoine Kir et j’ajouterai de Monseigneur Desouza qui a présidé la Conférence nationale du Bénin ? Et le cas Cardinal Tumi au Cameroun qui a parlé des questions politiques avec beaucoup moins de timidité que ne l’ont fait nos évêques ici ? Eh bien, ces cas sont spéciaux et ont dû avoir, en ce qui concerne les prêtres, des permissions spéciales de leurs évêques, obéissants qu’ils sont. Le cas de ces deux missionnaires accompagnait la naissance de nouvelles nations qu’ils ont contribué à faire naître.

Ces prêtres n’ont jamais oublié leur état de prêtre porteur d’un « message ». Les exigences morales de ce message les portaient en conscience à l’intégrité, et quand ils ont fini de rendre le service voulu, ils sont retournés à leurs postes. Ce sont des cas bien différents des Abbés Fulbert Youlou du Congo et Aristide d’Haïti.

Monseigneur Desouza, lui, a été un bel exemple que nous avons voulu voir jouer nos évêques dans notre pays depuis 1980. Le cas de l’Evêque béninois, en effet, était à la conjoncture de l’évolution d’une nation vers un Etat de droit plus parfait. Comme la chrysalide évolue en parfait insecte, le révolutionnaire Bénin évoluait vers un Etat de Droit pour une vraie démocratie à la satisfaction des citoyens.

Je dis et j’aurai à le répéter, nos Etats africains, au point de vue de la démocratie, sont restés des Etats à demi sauvages, certains avec un despotisme plus ou moins éclairés, tandis que certains autres sombraient dans la barbarie, parce que leurs constitutions n’ont jamais bénéficié des visées, des processus et des circonstances qui leur donneraient la nature sérieuse et solide d’une noble vraie charte. C’est là qu’il faut jeter un bref coup d’œil critique sur les cinquante ans d’indépendance, et mon regard est loin d’être apologétique et bénisseur comme la constatation de nos évêques.

L’occasion me sera donnée, j’espère en cette année jubilaire nationale, de jeter un coup d’œil sur les heurs et malheurs de la Haute-Volta devenue Burkina ; heurs et malheurs, c’est-à-dire ses chances et ses malchances. Les événements, et les personnalités concrètes occupant des positions stratégiques dans les moments donnés, ont été les chances ou les malchances de notre pays ou les deux à la fois selon la complexité de la vie sociopolitique.

Père René B. Guirma : Dominicain

L’Observateur Paalga

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