Développement durable en Afrique :

Nécessaire articulation des politiques de prévention des risques professionnels et des performances économiques

Sounkalo Djibo

JPEG - 11.2 koPour une stratégie de développement durable en Afrique, il faut articuler les politiques de prévention des risques professionnels et les performances économiques. C’est le point de vue de Sounkalo DJIBO, Docteur en psychologie du travail

Les effets néfastes des risques professionnels ont longtemps été mis en avant par les institutions nationales et internationales impliquées dans le développement en Afrique : Programme des Nations Unis pour le Développement (PNUD), Organisation Internationale du Travail (OIT), Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Selon les estimations du Bureau International du Travail (BIT), plus de 2,2 millions de décès par an sont dus aux maladies professionnelles dans le monde. A elle seule, l’Afrique compte plus de 400 000 décès par an.

Des chiffres à relativiser tant les données recueillies sur le continent sont rares. Les victimes d’accidents du travail et de maladies professionnelles appartiennent le plus souvent à des secteurs d’activités primaires et d’industries extractives comme l’agriculture, le bûcheronnage, la pêche et l’exploitation minière (Chéneau, 2007). L’agriculture est de loin le secteur qui emploie le plus de main d’œuvre, avec un nombre importants d’enfants. L’usage de pesticides y est courant, avec des produits souvent périmés ou étiquetés dans une langue étrangère à celle des exploitants.

Dans le secteur de la construction, ce sont des échafaudages rudimentaires et une formation insuffisante qui sont à l’origine des accidents du travail. Dans l’exploitation minière les dangers sont identifiés le plus souvent pour l’orpaillage qui peine à s’organiser et échappe aux législations en vigueur dans les Etats. Dans ce type d’exploitation, on ne dispose pas de procédés, d’outils et de mesures de sécurité permettant de protéger les travailleurs, quel que soit leur âge. Dans ces conditions, l’effondrement des galeries, les explosions accidentelles, la manipulation de substances toxiques comme le mercure, le plomb, les maladies chroniques telles que la silicose sont autant de facteurs qui exposent les travailleurs aux risques de perdre la vie. A cela, il faut ajouter la saleté et les conditions de travail dangereuses comme le transport de lourdes charges de longues heures durant.

Pourtant, sous l’égide des ONG tels que l’Organisation Internationale du Travail (OIT), des conventions ont été élaborées pour la prévention des risques professionnels (exemple de la convention 176 sur la sécurité et la santé dans les mines). Par ailleurs, des actions concrètes ont été entreprises sur le Continent par l’Inter Africaine pour la Prévention des Risques Professionnels (IAPRP), qui fédère l’ensemble des Caisses de Sécurité Sociales en Afrique Subsaharienne, en témoigne le succès du Symposium Audiovisuel pour la réduction des Risques Professionnels de Ouagadougou au Burkina Faso (SYAPRO). Initié depuis 1994, le SYAPRO a permis certes d’enregistrer des résultats forts encourageants en matière de prévention des risques professionnels, grâce notamment à l’usage de l’audiovisuel, mais force est de constater que la culture de ce risque ne semble pas intégrée dans le quotidien des populations en général (Somda, 2006).

A moment où la crise économique de cette décennie semble se résorber en Occident, alors même qu’en Afrique, les conséquences persistent encore, il parait évident qu’un discours sur la santé au travail peut paraitre comme un coup d’épée dans l’eau, tant les énergies semblent d’avantage mobilisées en faveur du développement, à la création d’emplois, à l’éducation. Le moins qu’on puisse dire, c’est le constat d’un décalage profond entre l’accélération du développement et la prise en compte des conditions de travail sous nos tropiques. En faisant l’hypothèse que le domaine de la santé publique représente un enjeu politique majeur pour l’Afrique, tant du point de vue du capital humain que de l’économie qui en découle, la prévention des risques professionnels apparait de ce fait comme un levier incontournable pour l’atteinte des objectifs au sein de nos Etats, et ceci dans une perspective de développement durable.

Maladies professionnelles en Afrique : un problème réel mais une gestion perfectible

Il n’est pas juste de dire que la question des risques professionnels ne constitue pas une préoccupation essentielle des Etats en Afrique. De nombreux d’efforts y sont déployés pour éradiquer ce fléau mais force est de constater que beaucoup reste à faire. Les nombreux obstacles sont d’ordre structurel, organisationnel ou matériel.

Sans trop s’épancher sur les limites des dispositifs en place, quelques constats :
-  la prévention n’est pas une priorité pour les entreprises : pas de service dédié à la sécurité ou à la prévention des maladies professionnelles dans les entreprises prises individuellement ; lorsqu’il existe, ce service est dilué dans d’autres services et peine à s’organiser utilement ;
-  l’insuffisance des moyens humains et matériels au sein des services de l’inspection de santé ;
-  l’absence de politique nationale ou sous régionale cohérente des Systèmes de Santé au Travail ; c’est le lieu de souligner les efforts de l’IAPRP
-  la méconnaissance des textes par les employeurs et les travailleurs
-  un vide juridique à combler
-  l’absence de qualification : les médecins et inspecteurs du travail ne peuvent à eux seuls garantir les résultats escomptés ;
-  la sous déclaration des maladies professionnelles (procédures complexes et peur de perdre son emploi ;
-  des réparations insuffisantes.

Vouloir surmonter ces obstacles parmi tant d’autres n’est pas chose aisée. Cela atteste du gigantisme du travail à accomplir pour espérer réussir une véritable politique de réduction des risques professionnels. Mais à y voir de plus près, dans de nombreux pays d’Afrique, c’est la quasi inexistence d’une culture de risques professionnels qui est à la base de certaines dérives. La dernière édition du SYAPRO à laquelle nous avons pris part (du 22 au 25 septembre 2009) a mis en exergue cette lacune. Car, il ne suffit pas seulement de soigner ou d’indemniser les victimes, le véritable enjeu se trouve du côté de l’anticipation.

Anticiper, c’est se prémunir des dangers potentiels que l’on court (en tant que salarié) ou que l’on fait courir aux autres (en tant que responsable RH). L’anticipation consiste à réussir un vrai plan de communication interne à l’entreprise : informer, former, sensibiliser l’ensemble des acteurs par des campagnes sans cesse renouvelées (rappel de prévention), ceci afin de maintenir un certain niveau de vigilance sur la survenue des accidents sur les lieux de travail. L’anticipation c’est aussi mettre l’accent sur une réelle prise en compte des facteurs humains en amont des projets de conception des situations de travail (bâtiments et travaux publics, usines, etc.). L’anticipation c’est enfin l’évaluation constante et progressive des situations de travail existantes en vue de les améliorer lorsqu’un danger potentiel est repéré.

Quels sont les enjeux de la prévention des risques professionnels dans un contexte de développement durable ?

Plusieurs éléments militent en faveur de la prise en compte du facteur humain dans un contexte de développement durable (Morais, Djibo, 2006).
-  De prime abord, la question des risques professionnels fait partie du 3è volet du développement durable (social).
-  D’un autre côté et pas des moindres, la prévention des risques humains permet de pérenniser l’entreprise en diminuant les coûts des réparations des maladies professionnelles (économie). Vue sous cet angle, la prévention des risques professionnels devient un acteur de performance en agissant comme levier de la qualité de la production. Ceci est d’autant plus important que de nombreuses entreprises occidentales hésitent à se délocaliser du fait des conditions de travail pas assez sécurisantes en Afrique.
-  Enfin, la prévention permet de réussir la politique des Ressources Humaines par une gestion maitrisée des risques professionnels : remplacement du personnel en arrêt maladie (recrutement / formation)

Enjeu humain

L’entreprise met en œuvre toutes les conditions qui permettent de respecter l’intégrité physique et mentale des salariés et de limiter les conséquences sur la personne d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle.

Enjeu économique

L’investissement dans la prévention, lorsqu’elle est intégrée le plus en amont possible, a des conséquences économiques positives pour l’entreprise en termes de :
- Gains de productivité par l’optimisation de l’utilisation et de la maintenance des équipements, l’amélioration des postes de travail et de leur accessibilité, une meilleure transmission des informations, la réduction des nuisances, des dysfonctionnements et de la pénibilité des tâches…

- Diminution du coût direct des accidents du travail et des maladies professionnelles, notamment les dépenses visant à réparer les dommages subis par les victimes d’accidents du travail et des développements personnel et professionnel des salariés de l’entreprise, et un gage de qualité du dialogue social. Elle permet de maintenir les compétences nécessaires à la bonne marche de l’entreprise, en préservant le capital humain et en rendant l’entreprise attractive pour l’ensemble des salariés et les futurs embauchés.

- Diminution des pertes ou du manque à gagner pour l’entreprise : coût de l’absentéisme suite à un accident du travail ou une maladie professionnelle, charges liées au turnover (coûts liés à la perte de qualification, au recrutement et à la formation du personnel remplaçant…), dépenses pour la remise en état du matériel endommagé ou détruit, pertes de productivité, diminution de la qualité…

Enjeu sociétal

L’entreprise répond aux attentes de ses salariés, clients, donneurs d’ordre ou actionnaires, des pouvoirs publics, de son environnement immédiat… Son climat social et son image s’en trouvent améliorés. En préservant la santé et la sécurité de ses salariés et l’environnement, l’entreprise participe au développement durable de la société.

Les conditions de réussite de la prévention des risques professionnels

Nous n’avons pas la prétention de décliner ici les clefs pour solutionner ce problème. Il n’y a pas de solution toute faite. Au cours de l’édition de 2006 du SYAPRO, Feu le professeur Somda avait déjà proposé un large panel auquel nous adhérons amplement. Pour notre part, les quelques pistes ci-après nécessitent au préalable une analyse pour comprendre comment elles pourraient s’adaptées aux contextes socio culturels.

Notre conviction se résume comme suit : les limites actuelles des différentes actions en matière de prévention de risques professionnels impliquent nécessairement de changer d’orientation, voire de politique en termes de management de nos systèmes de santé au travail. Parce qu’une véritable politique de santé au travail doit être une vision globale partagée et acceptée par tous les acteurs à savoir les concepteurs (politiques : santé, travail), les techniciens (médecins, inspecteurs, préventeurs), les managers (chefs d’entreprises), les partenaires sociaux (syndicats) et les travailleurs, sous peine d’échouer :
- Mettre en place un système de management de la santé au travail : les risques professionnels constituent un tout et nécessitent une gestion à part entière, au même titre que les autres affaires de la cité (emplois ; commerce ; administration, etc.) ou les leviers de la production au sein d’une entreprise (fabrication, méthodes, gestion, finance, etc.). Autrement dit, un système de management spécifique doit leur être dédié. Non pas parce que les risques professionnels relèvent d’un corpus disciplinaire en particulier (sciences humaines ou ingénierie), mais à voir la manière dont ils sont traités de part et d’autre donne l’impression que leur traitement est relégué à des épiphénomènes en entreprise ou dans l’imaginaire populaire. Une telle démarche de prévention nécessite un certain dépassement, c’est-à-dire un changement radical de paradigme.

Cela implique entre autre, une volonté politique forte et un engagement au plus haut de nos autorités, déclinés de façon pyramidale jusqu’aux petites entités managériales que sont les services (public et privé). Cela suppose l’adoption d’un plan à court ou moyen terme afin d’améliorer les connaissances sur la santé au travail, construire un tableau de bord et adapter un référentiel (document unique d’évaluation des risques). Ce plan sera à déployer sur tous les secteurs (circulation, BTP, agriculture, mines, services, etc.). Au regard des chiffres actuels qui ne nous honorent pas, des objectifs claires méritent d’être définis et assignés aux différentes entités. Par conséquent, un pilotage doit être conçu, par des reportings réguliers, et l’identification des forces et des faiblesses et des décisions idoines à prendre. Ce pilotage sera toutefois sous-tendu par des moyens (outils de gestion / indicateurs de performance) et des ressources humaines compétentes pour atteindre les objectifs. Ceci, pour le seul bien être des populations.

- Intégrer la santé des travailleurs dans d’autres politiques nationales : le plus souvent, la question des risques professionnels relève du ministère du travail et de la sécurité sociale. Ce qui la confine conséquemment à des interrogations d’ordre juridique (prescription de lois) et social (conseil du port des Equipement de protection individualisés et indemnisation par les caisses de sécurité sociale). Pourtant, il s’agit de la santé des travailleurs au sens large. Il importe donc de mettre en place une synergie entre les instances de la santé et celles du travail pour augmenter les chances d’une diminution des risques professionnels, notamment par la mutualisation des énergies.

D’un autre côté, puisque la question du travail se trouve au centre des préoccupations des secteurs clefs du développement tels que l’acquisition des connaissances (formation, enseignement), les questions économiques (commerce), la gestion des compétences (ressources humaines), il est indispensable que le traitement de ces risques se fasse en parallèle des enjeux qui sont au cœur des ces différents corps de métiers. Par exemple, les chambres de commerce et d’industrie (CCI) doivent proposer aux PME en cours de création ou déjà existantes des programmes de formations adaptées à la question des risques et les accompagner (conseil) pour des évaluations au sein de leur établissement. Il s’agira ainsi de concilier les besoins économiques de l’entreprise, avec la sécurité et la santé des opérateurs, au moyen d’une démarche de prévention durable.

A défaut de créer des établissements entièrement dédiés à la formation sur la santé au travail, les programmes de formation et autres enseignements de base doivent contenir des modules adaptés, de façon à offrir au marché du travail des compétences dédiées (préventeurs sécurité). Ce fût une de nos réponses à la conférence sur « Environnement et Développement Durable : Quelles mesures stratégiques pour influer sur l’impact de la crise économique mondiale actuelle en Afrique ? », au Fortandem du 5 au 7 mars 2009 organisé à Ouagadougou par le cabinet IBC Consulting.

- Intégrer la culture du risque professionnel dans les objectifs des partenaires du développement en Afrique : on connait le poids des Organisations Non Gouvernementales (ONG) dans le développement dans la plupart des Etats en Afrique. Parce qu’au plus près des populations, leurs actions concertées peuvent aussi inclure des objectifs, des conseils, des formations et de l’accompagnement en matière de risques professionnels, même dans les campagnes les plus reculées. Les grands ensembles tels que la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de L’Afrique de L’Ouest), la CEMAC (Communauté des Etats de l’Afrique Centrale), doivent également être moteurs compte tenu de leur poids dans le processus d’intégration sous régionale.

- Placer la question de l’activité au cœur des enjeux de la prévention sur les lieux de travail : la pertinence de l’évaluation des risques professionnels repose, en grande partie, sur la prise en compte des situations réelles du travail qui se différencie des procédures prescrites et des objectifs assignés par l’entreprise. Cette méthode consiste à étudier les contraintes subies par les salariés et les marges de manœuvre dont disposent ceux-ci pour exécuter leur travail. La prise en compte de l’activité concrète permet ainsi une meilleure connaissance des risques et un choix pertinent des actions de prévention. Une telle démarche permet d’éviter par exemple, l’attitude trop facile qui consiste à attribuer aux salariés les causes des accidents du travail (culpabilisation).

- Développer une véritable pratique de l’employabilité : beaucoup de travailleurs accidentés peinent à retrouver un emploi du fait de leur handicap. Pourtant, le handicap physique n’est pas signe d’incompétence au travail. En adaptant le poste de travail au salarié victime d’accident de travail, l’entreprise évite ainsi de devoir remplacer celui-ci par un processus de recrutement onéreux.

Certes, tout changement fait grincer parfois les dents, tant les habitudes humaines semblent se complaire aux situations dans lesquelles elles se sont longtemps enracinées. Pourtant, un accompagnement personnalisé, lorsqu’il est établi dans un climat de concertation, peut permettre d’aboutir sûrement et sereinement à l’adhésion des différentes parties prenantes. Cet accompagnement se fera au cas par cas, parce que les situations de travail sont toutes différentes et une mention particulière sera faite au secteur informel, véritable niche de risques professionnels.

Un système de management de la santé au travail passe aussi par une bonne dose de motivation et d’implication. Il s’agira par exemple d’encourager les entreprises ou les PME (petites et moyennes entreprises) qui se distinguent par de bons résultats en matière de réduction des risques professionnels.

En guise de conclusion :

« L’homme est irremplaçable car, s’il est faillible, il est le seul maillon du système à pouvoir improviser une réponse à une situation inhabituelle, le seul à pouvoir récupérer une défaillance technique imprévue, une défaillance d’un autre homme ou d’une équipe ».

Sounkalo DJIBO
Docteur en psychologie du travail
Ergonome à PSA Peugeot-Citroën,
Chercheur Associé au Laboratoire de Psychologie Appliquée (LPA),
Université de Picardie Jules Verne Amiens

Publicités
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s