La solidarité en Europe et en Afrique : Une question d’époque ?

L’article sur le spleen en France de l’abbé Joseph Yaméogo (que je connais bien et salue amicalement au passage) a donné l’occasion à certaines personnes de pourfendre l’individualisme présumé des Occidentaux. Je voudrais mettre un petit bémol à ces critiques en invitant à prendre du recul pour mettre en perspective les différences de comportement que nous observons entre l’Afrique et l’Europe.

Vivant moi aussi en Europe depuis des années, je me suis aperçu que, bien qu’ils ne disent pas facilement bonjour aux inconnus croisés dans la rue, les Occidentaux sont loin d’être aussi individualistes qu’on le croit. C’est leur mode d’organisation sociale qui a produit la froideur relationnelle apparente qui déconcerte l’Africain nouvellement arrivé.

Prenons le cas de la sécurité sociale, des caisses de retraites, des pensions d’invalidité ou du revenu de solidarité active (RSA) en France. En quoi consistent-ils ? Ils consistent tout simplement à prélever sur le salaire de chaque personne en activité un certain pourcentage pour alimenter des caisses destinées à venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Autrement dit, chaque travailleur verse une part de son salaire à la fin du mois pour la prise en charge des malades, des retraités, des handicapés ou des personnes qui ne trouvent pas de travail. Et la distribution des fruits de l’effort de solidarité est du ressort des organismes sociaux de L’Etat. La conséquence est que les Occidentaux se tournent plus facilement vers l’Etat – et non vers leurs parents ou leurs amis ! – pour demander une aide lorsqu’ils rencontrent des difficultés. D’où l’impression d’une société déshumanisée où règne en maître le chacun pour soi.

En Afrique, par contre, l’absence quasi-totale de prise en charge des personnes nécessiteuses par les organismes sociaux de l’Etat conduit les citoyens à entretenir davantage des solidarités de type familial ou interindividuel. Le malade, la personne handicapée, le retraité qui a du mal à joindre les deux bouts ou le chômeur qui ne trouve pas de travail ne peuvent compter que sur leurs réseaux de relations familiales ou amicales pour survivre. Et il ne viendrait à l’esprit d’aucun d’eux d’attendre des aides de l’Etat qui, lui-même, a besoin d’aide. J’excepte bien sûr les fonctionnaires qui ont un meilleur régime de sécurité sociale que les ouvriers ou les paysans.

En clair, la solidarité africaine est plus visible parce qu’elle est directe : Bila aide Gandaogo à acheter ses médicaments parce qu’ils habitent le même quartier et qu’il ne peut moralement se résoudre à laisser mourir son voisin qu’il connaît bien. La solidarité occidentale, elle, est plus discrète parce qu’elle passe par l’intermédiaire des organismes sociaux de l’Etat. Mais les Occidentaux soutiennent aussi de façon anonyme beaucoup d’associations dont certaines interviennent à l’étranger, y compris en Afrique (Médecins sans frontière, Croix rouge, Action contre la faim, Secours catholique etc.). Alors, laquelle des deux formes de solidarité préférez-vous ? La visible ou la discrète ? Pour ma part, je vois des deux côtés des avantages et des inconvénients.

A titre d’exemple, les historiens savent bien que l’augmentation de l’espérance de vie dans les pays occidentaux tout comme leur essor économique (avantages !) ont été en partie favorisés par la création de la sécurité sociale, c’est-à-dire par la mise en place d’une structure qui, en matière de santé, organise la solidarité à l’échelle nationale. Ce qu’on oublie souvent de souligner est que la même sécurité sociale a contribué aussi à détruire les solidarités de type familial ou interindividuel d’autrefois (inconvénient !). Aujourd’hui, les familles françaises ne se réunissent plus le dimanche après la messe autour du grand-père pour manger le lard du cochon tué la veille et jouer à la crapette ! Regrettent-elles pour autant le mode de vie d’autrefois ? Non, sauf certains de ses aspects. Car chaque étape de l’évolution historique des nations comporte certes des inconvénients, mais aussi des avantages. Pour avoir discuté avec des Françaises d’un certain âge qui ont connu les lavoirs dans les années 1950, je puis vous assurer qu’elles préfèrent les machines à laver d’aujourd’hui (avantage !), même si la conséquence est qu’elles ne rencontrent plus aussi souvent les copines pour discuter et s’entraider à essorer le linge (inconvénient !) !

Les comportements solidaires que nous observons en Afrique aujourd’hui sont donc en partie la conséquence du niveau de développement de nos pays. Le jour où les Etats africains organiseront la prise en charge des frais de santé de leurs citoyens (avantage !), Bila n’aura plus de raison d’aider directement Gandaogo à acheter ses médicaments ! Puisque l’Etat s’en occupera déjà ! Et l’on aura alors l’impression que les gens ne sont plus aussi solidaires qu’autrefois (inconvénient !). En somme, si nous voulons à la fois le développement et la solidarité visible telle qu’elle se pratique en Afrique, nous devons inventer un autre type de développement que celui des Occidentaux. Mais est-ce vraiment le chemin pris aujourd’hui par nos pays africains ?

Denis Dambré
France

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