Basile L. Guissou, délégué général du CNRST : « Il faut que toutes les langues maternelles du Burkina soient reconnues par la Constitution »

A la tête du Centre nationale de la recherche scientifique et technologique, Basile Laetare Guissou a de grands rêves de changements notables pour son pays, le Burkina Faso. Grand militant des Associations estudiantines des années 1970 (FEANF, AEVF), il occupé successivement pendant la Révolution du 4 août 1983 les postes de ministre de l’Environnement et du Tourisme (1983-1984), ministre des Relations extérieures et de la Coopération (1984-1986), puis ministre de l’Information (1986-1987). Chercheur, sociologue, Basile Guissou évoque dans cet entretien l’évolution socio-politique et institutionnelle du Burkina Faso, tout en souhaitant vivement l’officialisation des langues nationales pour amorcer le développement dans les cinquante prochaines années.

Sidwaya (S) : Le Burkina Faso fête le 11 décembre prochain, le cinquantenaire de son indépendance. Que retenir de l’histoire mouvementée de ce pays ?

Basile L. Guissou (B.L.G) : Je peux dire que c’est depuis 1946 que le combat politique a été organisé de façon nationale. C’est-à-dire depuis la reconstitution de la Haute-Volta en 1947 qui a permis à la classe politique de l’époque de s’organiser de manière autonome dans un territoire au moins autonome dans le sens de la Côte d’Ivoire, du Mali et du Niger. Des partis politiques sont nés, des syndicats, des associations qui avaient des programmes, des projets dont le principal objectif était l’émancipation du peuple voltaïque.

Les combats ont été menés avec les limites de l’époque et des ouvertures que la puissance coloniale permettait ; parce que jusqu’en 1946, on n’ avait pas le droit de grève et d’association encore de syndicat. Vous pouviez tout au plus pour ceux qui avaient le statut de citoyen français s’inscrire dans les syndicats ou dans les partis français.

Il y avait à l’époque les sujets et les citoyens. Et seuls les citoyens pouvaient être militants. Un parti comme le Rassemblement démocratique africain (RDA) né en 1947 n’est qu’un détachement des élites qui étaient membres du Parti communiste français. Ils voulaient s’organiser de façon autonome en tant que députés parlementaires africains luttant pour l’émancipation des peuples africains du joug colonial.

Voilà comment la lutte politique moderne a débuté sinon il y a les dix ans, Moogho Naba, les guerriers Bwaba ont tenu tête aux troupes coloniales pendant ans. Il y a eu des résistances chez les Lobis dont on ne parle pas du tout mais qui ont duré jusqu’en 1960. Il y a des villages qui n’ont jamais payé l’impôt. 1960 ne peut qu’être une date indicative de l’aboutissement de toutes ces formes de résistance et de lutte.

La proclamation formelle de l’indépendance présentée parfois à tort comme un don de la France est le fruit des combats que nos pères et grands-pères ont menés parce que personne n’accepte de gaieté de cœur d’être opprimé, exploité. Les populations africaines comme toutes les autres du monde n’acceptent pas la domination étrangère. 1960 a été l’aboutissement partiel parce que nous ne sommes pas encore véritablement maîtres de notre destin.

Tant que le continent africain ne sera pas unifiée, n’agira pas comme un acteur sur la scène mondiale comme tous les autres le sont aujourd’hui, la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, l’Europe, tant qu’il n’aura pas recollé les 53 morceaux pour constituer une masse critique, il est clair que le rapport de force avec le reste du monde nous sera défavorable.

Maintenant il faut des élites pour élaborer des stratégies et tactiques, trouver des idées, changer les états d’esprit pour réorganiser et pousser la lutte en avant. 1960 a été comme une étape. Elle n’a pas résolu tous nos problèmes. Elle ne pouvait même pas résoudre tous les problèmes.

Pour le cas du Burkina Faso, je crois que de 1960 à 2010, toutes les formes de gouvernement, de Constitution, de pouvoir qui ont été expérimentées méritent de dire que c’est un pays qui a une riche expérience en matière de construction postcoloniale.

S : Le Burkina Faso a connu bien des troubles politiques post indépendance.Qu’est-ce qui a pu bien causer ces coups d’Etat a répétition ?

B.L.G : Il y a la première République de 1960 à 1966 avec Maurice Yaméogo comme président de la République. Il a proclamé le 5 août 1960 l’indépendance de la République de Haute-Volta. Le 3 janvier 1966, c’est la fin de la première République voltaïque avec la prise du pouvoir par le lieutenant-colonel Sangoulé Lamizana, à la suite d’une grève de syndicats soutenus par des partis clandestins (MLN de Joseph KI-Zerbo) et des opposants de l’UDV-RDA (Joseph Ouédraogo). La deuxième République c’est de 1970-1974 avec Sangoulé Lamizana.

La gestion du pouvoir est élargie aux civils. Le 8 février 1974, l’armée reprend le pouvoir suite au blocage institutionnel avec toujours Lamizana aux commandes. Le 27 novembre 1977, il y a eu l’adoption par référendum de la Constitution de la troisième République, qui instaure un « parlementarisme rationalisé », seuls seront reconnus les trois partis qui auront obtenu le plus de voix aux élections législatives.

Le 25 novembre 1980, c’est l’arrivée tonitruante des colonels au pouvoir à la suite du coup d’Etat du colonel Saye Zerbo. Il est créé un Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN) avec le sponsoring ouvert du Mouvement de libération nationale de Joseph Ki-Zerbo et de la bénédiction de l’Eglise. Le 7 novembre 1982, un coup d’Etat porte le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo au pouvoir.

Celui-ci crée le Conseil de salut du peuple (CSP). Le capitaine Thomas Sankara est nommé Premier ministre. Mais très vite, des dissensions naissent entre les deux hommes. Le 17 mai 1983, c’est l’arrestation du capitaine Thomas Sankara et de ses compagnons, le capitaine Henri Zongo et le commandant Boukari Lingani. Le capitaine Comaporé échappe à l’arrestation et rejoint Pô, qui est le base des commandos qu’il commande.

Il organise une résistance pour exiger la libération de ses camarades. Et le 4 août 1983, c’est un nouveau coup d’Etat de Thomas Sankara, exécuté par des commandos de Pô sous la direction du capitaine Blaise Compaoré. Un Conseil national de la Révolution (CNR) est créé et c’est la rupture totale avec la ligne politique qui avait été défendue depuis l’indépendance jusqu’en 1983.

Dans l’histoire de notre pays, aucun pouvoir n’a pris le risque que le Conseil national de la Révolution (CNR) a eu à prendre en créant en même temps, huit (8) mille Comités de défense de la révolution (CDR) dans l’ensemble du territoire sans savoir comment il va faire pour les contrôler. Et plus tard, il va même les armer même. C’était une confiance jamais concédée à des structures sur lesquelles on n’avait aucun contrôle.

Mais ce sont ces structures aussi qui ont fait sa force, qui lui permis de faire tout ce qui a été fait : les campagnes de reboisement, la vaccination commando. Ce sont les CDR qui ont fait cela. Ils ont transporté les infirmiers sur leurs dos pour traverser les mares. Ce sont eux qui ont construit le barrage du Sourou sans un franc d’aide extérieure. Le barrage du Sourou a été construit sur fonds propres parce qu’il y avait l’enthousiasme.

Ce barrage a coûté plus de 600 millions de nos francs. Rien qu’avec ce barrage, on a multiplié par deux la quantité d’eau dans les barrages du pays. On a passé de 300 millions de mètres cubes à 600 millions de mètres cubes dès 1984. Ce qui est une prouesse, mais sur fonds propres. Je ne parle pas des actions en faveur des femmes, des handicapés, construction d’écoles, de cases de santé pour tous les villages.

Je crois qu’aujourd’hui vouloir évacuer tout cela pour ne voir que l’aspect répressif ou négatif c’est vraiment marginal par rapport à l’essentiel qui a été fait. Ce n’est pas rendre justice à l’histoire. Le 15 octobre 1987, c’est un autre coup d’Etat avec la création du Front populaire (FP) dont le but est de rectifier la Révolution.

Nous sommes arrivés ensuite à un moment où une des revendications qui étaient affichées était le retour à la construction d’un Etat de droit. C’est ce qui s’est passé en 1991 avec l’adoption de la Constitution et des élections. Depuis 15 ans, elles se tiennent régulièrement et permettent au pays de fonctionner selon des normes préétablies.

S : N’est-ce pas le contexte international qui a justifié souvent les changements intervenus au Burkina Faso ?

BLG : Je refuse vos histoires de la Baule et autres. La Baule ne construit rien à la place du peuple. Ce sont les peuples qui font l’histoire. Ce ne sont pas les déclarations de Mitterrand ou de je ne sais qui. Si le peuple ne veut pas bouger, qu’on chante ce qu’on veut il n’y aura rien.

Le président du Faso a dit en décembre 1990 dans son message de nouvel an la nécessité de codifier les règles du jeu politique bien avant la Baule. Mais personne n’en parle. J’étais heureux que le peuple burkinabè rejette la conférence nationale. Nous n’avions pas besoin. Nous avions adopté notre Constitution à l’unanimité. Aucun parti politique n’a dit de voter non.

Et subitement, ces mêmes partis sponsorisés de l’extérieur disent de faire une conférence nationale, que le président dont parle la Constitution n’est pas Blaise Compaoré. Quelque part, il y a cette immixtion grossière des médias et autres sponsors extérieurs dans la politique intérieure des Etats. Pour le cas du Burkina, c’est la dynamique interne qui nous a conduits là où nous sommes.

S : Voulez-vous dire que les soubresauts que le Burkina Faso a connus au cours de son histoire n’ont pas été provoqués ou influencés de l’extérieur ?

B.L.G : Jamais. Je refuse cela parce que je suis de ceux qui ont été formés dans le mouvement étudiant, militant au Burkina depuis 1970. Le mot d’ordre du 5è Congrès de l’Union générale des étudiants voltaïques (UGEV) c’était que tous les étudiants burkinabè devaient être techniquement compétents et politiquement conscients. L’UGEV a travaillé inlassablement dans toutes sections pour que cela soit effectif.

La classe politique du Burkina Faso aujourd’hui est le produit de l’UGEV des années 1980. Le Burkina est l’un des rares pays africains où vous ne trouverez pas un ancien ministre des années 1960 à1970 dans le gouvernement. Ailleurs, c’est ce qui se passe. Mais chez nous la rupture a été nette.

Incontestablement, l’évolution politique du Burkina Faso est la résultante de l’action de son élite politique issue du mouvement étudiant. Ce mouvement a mené le combat depuis les années 70 au 5e Congrès de l’UGEV pour aboutir à la Révolution démocratique et populaire. Cela est incontestable.

Vous pouvez reprendre les journaux des étudiants de l’époque, des partis politiques de gauche comme le PAI, l’ULC, le PCRV, tous parlaient de la révolution. Nous ne devons pas cela à quelqu’un. Je pense qu’il faut avoir l’honnêteté de rendre à César ce qui est à César. Maintenant que du dehors de gens pensent qu’il était temps de faire des constitutions, de pousser les régimes à faire ceci ou cela, je ne peux pas le nier.

Mais pour mon pays, je l’ai observé. J’étais présent et acteur ; c’est mon métier également. Les preuves existent pour ceux qui veulent réfléchir parce que si l’on ne veut pas réfléchir, on écoute BBC, RFI et on se fait une opinion.

S : Après plus de 20 ans de démocratie, le Burkina Faso est-il à l’abri des soubresauts qu’il a connus dans les années 80 ?

B.L.G : Vraiment, je serai naïf de répondre par l’affirmative. Parce que si vous lisez mes écrits scientifiques, j’ai toujours dit que le problème de mon pays c’est qu’il fonctionne à deux vitesses. Il y a les institutions officielles légales, reconnues qui traitent avec l’extérieur et la société réelle qui ne se reconnaît pas toujours dans les textes de la Constitution, dans les lois votées.

La citoyenneté peine donc à se manifester au quotidien dans les mentalités parce que tout simplement la première barrière c’est la langue. Nous fonctionnont exclusivement sur la langue française. 99,99% des Burkinabè ne comprennent pas le français.

A peu près 200 mille ont le niveau de maîtrise du français, égal ou supérieur au BEPC. Ceux qui ont la licence en droit sont les seuls qui peuvent se prononcer de façon consistante sur un texte de droit constitutionnel qui est français.

Voilà le problème de fond que j’ai toujours posé et que je pose toujours. Ne nous faisons pas d’illusion. Nos institutions ne peuvent pas être solides parce qu’elles ne s’enracinent pas dans nos cultures, dans nos langues. C’est du copié-collé. C’est la Constitution française qui est appliquée au Burkina et conjuguée chaque jour en français.

Allez demander aux femmes de Zaabre-Daaga (ndlr, un marché de Ouagadougou), en mooré ce que veut dire l’article 37. Elles n’ont jamais vu la Constitution. Voilà le divorce qui existe.

Ce n’est pas seulement au Burkina mais partout en Afrique. Tant que nous allons continuer à nous considérer comme anglophones, francophones, et copier les institutions venues du dehors, de nos colonisateurs, nous ne pourrons pas enraciner la démocratie. Elle sera toujours fragile parce qu’elle n’est pas adaptée et adoptée par la large majorité des populations. Au moment de voter, on leur demande de faire confiance à des individus. Ce n’est ni à des idées, ni à des programmes, ni à des textes qu’elles comprennent. Le vrai débat est à ce niveau.

Tant que nous allons continuer à fonctionner sur l’unique langue française, il n’y a pas de consolidation des institutions, ni de démocratie qui puisse être à l’abri des soubresauts dont vous parlez. Tout le reste c’est du bavardage.

S : Concrètement comment pouvoir fonctionner sur la base des langues nationales après avoir officialisé 50 ans durant la langue française ?

B.L.G : Mon doctorat d’Etat est consacré à cela. Il est intitulé : « De l’Etat patrimonial à l’Etat de droit moderne : esquisse d’une théorie de la construction de l’Etat-nation en Afrique ». A l’intérieur, j’ai mes propositions. C’est cela le travail d’un chercheur.

C’est identifier les problèmes, les analyser et proposer à la communauté la façon dont on peut les résoudre. La porte d’entrée c’est l’officialisation de nos langues nationales. C’est l’acceptation que nous ne sommes pas Français et que si nous voulons des citoyens burkinabè, nous devons les former dans leurs langues. Nous n’avons qu’une soixantaine de langues.

Ce qui n’est rien du tout. L’Inde a 1800 langues mais tout le monde fonctionne dans sa langue maternelle. C’est donc un choix à faire. Si nous faisons ce choix, au bout de dix ans, si la scolarisation et l’alphabétisation sont généralisées, nous aurons les premiers vrais citoyens burkinabè qui pourront discuter dans des langues burkinabè, des problèmes burkinabè et chercher des solutions burkinabè. En dehors de cela, le discours est enfermé entre francophones. L’élite a le privilège de maîtriser la langue française, les autres votent et disparaissent après. Ils n’ont aucune arme de combat pour rentrer sur la scène.

Aujourd’hui, même si vous avez fait les campagnes d’alphabétisation en mooré, dioula, fulfuldé etc., l’idée ne vous viendra pas de demander à être nommé ministre. Pour être nommé ministre, le minimum c’est que vous avez le Bac plus 4 ou 7, que vous maîtrisiez parfaitement le discours français. Mais est-ce que c’est la majorité ?

Ceux qui parlent français peuvent-ils prétendre être les porte-voix de la majorité de ce pays ? Je dis non. Il faut complètement une révolution culturelle qui réhabilite notre identité, notre héritage institutionnel et politique pour que nos textes reflètent les valeurs fondatrices de nos sociétés.

S : Le Burkina Faso peut-il utiliser une seule langue nationale entièrement maîtrisée par ses populations comme c’est le cas au Kenya ou en Ethiopie ?

B.L.G : Vous pouvez citer le Rwanda et le Burundi aussi. Tout cela, c’est des arguments utilisés pour terroriser les Africains qui ne veulent pas lutter. J’ai dit que l’Inde a 1800 langues, pourtant tout se fait dans ce pays dans les langues indiennes. Ils sont partis pourtant pour être le numéro un en informatique.

Comment vous expliquez cela ? Les enfants à l’école primaire apprennent l’ordinateur avec leur langue et ils sont à l’aise. Scientifiquement, il est établi qu’aucun enfant n’a appris sa langue maternelle. Il l’a acquise naturellement au dos de sa mère.

Ce qui veut dire que c’est la meilleure voie pour l’entraîner dans les sciences. Il n’a pas d’effort à fournir. Actuellement, les débats se mènent en français. L’école ne marche pas mais on se dit qu’il ne faut pas toucher à la langue française, qu’il faut ajouter un peu de langues locales pour le bilinguisme. Ce sont des histoires. L’enfant est à l’aise dans sa langue.

S : Préconisez-vous une rupture complète avec le français ?

BLG : Je ne parle pas de rupture, mais plutôt de promotion complète des langues nationales. Je n’ai pas de comptes à régler avec la langue française, puisque j’ai pu évoluer avec cette langue. Mais je veux que la masse puisse comprendre et participer à la démocratie comme on souhaiterait. Afin que les gens ne servent plus de bétail électoral, il faut passer par les langues nationales.

En tant que mossi, croyez-vous qu’il est possible de vous enseigner une matière dans votre langue et que vous puissiez échouer ? Pourquoi abandonner la voix la plus naturelle et scientifiquement démontrée comme étant la mieux élaborée et aller se perdre dans un héritage que tout le monde reconnaît être mauvais ? Le portable et l’ordinateur existent et peuvent très utilisés, selon les besoins d’usage.

Nous pouvons avoir une langue à l’échelle provinciale, régionale. Et au-delà de la province une autre langue peut être valable et acceptée par tout le monde. Si vous prenez l’Ouest du Burkina, le dioula englobe 40 à 50 langues mais tout le monde a accepté de l’utiliser comme langue de communication tout en restant farouchement attaché à sa propre langue et identité. Les deux choses peuvent donc s’agencer. C’est ce que les linguistes appellent la politique linguistique.

De telle sorte que vous partez d’une langue provinciale à une régionale et à une langue nationale. Aujourd’hui avec 4 langues (mooré, dioula, fulfuldé, goulmantchema) vous touchez 90 pour cent de la population. Il n’y a aucun locuteur burkinabè qui ne soit pas bilingue. C’est un gain supplémentaire.

Cela n’est ni de la politique ni de la science. Mais on utilise des arguments idéologiques, politiques, pour dire que le français est une langue internationale donc on ne doit pas la perdre. A partir du moment où tu maitrises ta langue maternelle, apprendre les autres est un jeu d’enfant. Un enfant du cm2 qui n’a fait l’école que dans sa langue maternelle, vous lui amenez du japonais, il l’apprendra en 15 jours. Mais si vous le perturbez avant ses 15 ans il ne sait plus qui il est.

Il ignore s’il est moaga, burkinabè ; voltaïque ou français. Tout simplement parce que sa langue a été dévalorisée. On lui a fait comprendre qu’il y a des concepts que sa langue ne peut pas utiliser donc il est contraint de parler le français, l’anglais s’il veut être civilisé. Le résultat est que nous sommes toujours à l’école coloniale, où il était interdit de parler les langues maternelles à l’école.

S : Aujourd’hui, la politique est de privilégier un peu aussi les langues. Cela peut-il régler le problème dont vous parlez ?

BLG : Il n’y a pas de privilégier un peu. Ce jeu est plus dangereux que d’utiliser le français à 100% parce que la dynamique propre de nos cultures, de nos langues sera brisée. Nos langues sont capables d’enseigner la science, la technique, l’astrologie, la physique, les mathématiques etc., si nous décidons qu’il sera ainsi. Nous avons des linguistes dont le talent est universellement reconnu qui peuvent traduire Einstein, Descartes, ou Diderot en mooré, en fulfudé.

S : Comment mettre en application vos idées pour permettre au pays d’aller de l’avant ?

BLG : C’est plusieurs pièces qu’il faut mettre ensemble qui s’appellent une politique. Cela dépend du niveau de la recherche et des résultats qu’elle met à la disposition des autorités. Nous sommes payés pour cela. Un chercheur a le devoir de faire des recherches sur le sujet de son choix et de publier ses résultats, de les porter à l’attention du décideur. Maintenant, l’usage qui en est fait, il n’en est plus le maître. Posons-nous la question de savoir qui a besoin du français aujourd’hui.

Ceux qui en ont besoin l’apprendront. Ce n’est pas une décision gouvernementale qui va les en empêcher. Il y a des gens qui vont payer au Centre américain de langues pour apprendre l’anglais parce qu’ils en ont besoin. Nous ne sommes pas des Français. Mais pourquoi faisons-nous la promotion de la langue française en complexant nos enfants.

Je suis pour les langues de mon pays ; que les enfants de mon pays accèdent à la science à travers leurs langues maternelles comme tous les citoyens du monde. Aucun syndicat ou parti politique n’en parle. Même pas mon parti le CDP (ndlr : Congrès pour la démocratie et le progrès).

S : Voilà cinquante ans que le Burkina Faso est indépendant. Que souhaitez-vous pour le prochain cinquantenaire ?

B.L.G : Rien de ce que vous voulez ne sera possible si on ne révise pas la Constitution dans son article sur la langue officielle. Il faut que toutes les langues maternelles des enfants du Burkina soient officielles, reconnues légalement par la Constitution ; que l’Etat s’engage à faire en sorte que tout enfant de six (6) ans accède à l’éducation, à la connaissance à travers sa langue maternelle.

C’est la porte d’entrée numéro un selon moi. Quant à la traduction des ouvrages dans les langues, il y aura des professeurs pour cela. L’alphabétisation accélérée pour avoir 100% de taux de scolarisation et d’alphabétisation sont la garantie que dans 10 ans, chaque Burkinabè saura pourquoi il faut se laver les mains au savon avant de manger et 50% des maladies vont disparaitre. On n’a pas besoin de campagne spéciale pour cela. Il suffit de les mettre dans les ouvrages dans les langues maternelles.

Et chaque Burkinabè aura accès à la lecture parce que malgré l’Internet, le téléphone portable, la télévision, le savoir se trouve dans les livres. La porte d’entrée dans le développement, la démocratie, la bonne gouvernance, la citoyenneté, la connaissance de la Constitution etc., doit venir de la masse. Si on laisse le débat uniquement au sein d’une élite complètement de service qui est à la solde d’une culture langue, de repères, de concepts étrangers, nous tournerons en rond.

Entretien réalisé par Enok KINDOO

Sidwaya

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