PROVINCE DU IOBA : Un conflit foncier qui risque de dégénérer

Depuis que Gnamè a été érigé en village en février 2010 et rattaché à la commune rurale de Dissin, c’est la grogne dans le Ioba (région du Sud-Ouest). Si les habitants de Gnamè ont tenu à l’érection de leur localité en village, ceux de Tovor qui relève de la commune de Zambo n’entendent pas cela de cette oreille. Pour eux soit Gnamè reste toujours un de ses quartiers, soit ses habitants libèrent leur terre pour le village de Done à Dissin. A Done, on attend la saison hivernale qui viendra déterminer à qui appartient la terre. Ces localités se regardent en chiens de faïence pour une question de terre assortie d’enjeux politiques. Face à cette crise larvée, notre équipe s’est déportée sur les lieux. Reportage.

Informés de la tension qui règne entre deux grandes localités de la province du Ioba suite à l’érection de Gnamè en village, nous y avons fait un tour du 23 au 25 février 2010. A bord d’un mini-car, nous étions issus de quatre organes de presse : le nôtre, Sidwaya, le Révolutionnaire et l’Opinion à effectuer ce déplacement en terre dagara.

C’est sous un soleil de plomb que nous avons fait notre entrée à Tovor ce samedi 24 avril 2010. Il était 12h 40 lorsque nous avons été accueillis par le chef de terre entouré de ses notables au pied d’un arbre. Malgré le poids de son âge (80 ans), la voix du chef portait haut. Il nous a mis au parfum de la situation qui prévaut dans sa localité. Pour lui, depuis que Gnamè a été érigé en village, rien ne va. La paix et la cohésion sociale sont menacées. Pourtant, c’est avec son autorisation que les gens de Gnamè se sont installés sur sa terre. Et jusqu’à preuve du contraire, s’ils veulent cultiver, ils viennent lui solliciter des terres cultivables. "Vous n’avez pas de terre et vous voulez constituer un village, allez-y voir", a laissé entendre un de Tovor. Un fait grave pour ceux de Tovor, est qu’ils accusent les habitants de Gnamè d’avoir hué publiquement leur chef lorsque celui-ci s’y était rendu pour s’imprégner de la situation. Un fait qu’ils ne sont pas prêts à digérer de si tôt. D’autres mobiles avancés par Tovor font ressortir qu’aucune enquête à leur niveau n’a précédé l’érection de Gnamè en village.

En tout état de cause, le chef de terre de Tovor dit n’avoir pas été consulté comme cela a été le cas pour le village de Tiereteon. Il y a là pour eux vice de forme ou de procédure. Quant au fond, il pose la question de délimitation de ce nouveau village qui fait déjà partie de Tiereteon. Selon eux, si d’après les textes administratifs, les villages doivent être distants de 3 km, quelle sera la distance entre Tiereteon et Gnamè ? " Le village de Tiereteon, c’est avec tous les gens de Gnamè", a relevé un conseiller de Tovor. Une délimitation de ce nouveau village signifierait asphyxier le village de Tovor par l’occupation de certains de ses quartiers ou terrains. D’où leur expression "nous pas d’accord". Le chef de terre de Tovor qui a été hué à Gnamè martèle que soit Gnamè leur appartient, soit il faut déplacer ses habitants à Done afin de libérer leurs terres.

La situation est tellement tendue qu’il a fait recours au dernier de ses fétiches par l’implantation de feuilles d’arbres aux alentours de Gnamè. Un fétiche censé mettre fin à cette crise en montrant à qui appartient les terres. "Selon nos coutumes, si ce fétiche est mis, et je sais qu’il a été posé par le chef, soit je viens le voir pour lui exprimer mon tort, soit j’abandonne les lieux", a indiqué un notable. Parlant des signes liés aux conséquences négatives de l’usage de ce fétiche, les habitants de Tovor ont répondu d’une seule voix : " C’est quand il y aura un fait étonnant que tout le monde le saura".

Comment Done, un village de la commune de Dissin s’est-il invité dans cette crise ? La tension est montée d’un cran avec l’implication de Done par le biais de l’expression qui dit que " l’ami de mon ennemi est mon ennemi". Pour Tovor, il ne fait aucun doute que Done soutient Gnamè. "Ils se sont entendus pour que Gnamè prenne l’Ouest de Tovor et que Done passe à l’Est pour s’accaparer des terres encore cultivables de Tovor. Ils veulent nuire à Tovor et le faire disparaître de la carte géographique", a laissé entendre un notable. Tovor considère une rivière comme limite naturelle qui le sépare de Done, non seulement depuis la nuit des temps mais aussi au plan administratif.

Le compte rendu des réunions des 6, 7 et 8 mars 2010 adressé au haut-commissaire de la province du Ioba, par le maire Sobanfo Michel Meda de la commune de Zambo, en dit long. Il notifie que ce nouveau village Gnamè est non seulement situé sur le territoire administratif du département de Zambo, mais relève aussi du territoire coutumier du village de Tovor et que la majorité de la population de Gnamè relève de Tovor (Zambo). Pour Tovor, rattacher Gnamè à Done, c’est lui forcer la main. Outre cela, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est la violation de l’interdiction faite à Done par Tovor de faire des sacrifices sur ses terres. "Trop, c’est trop", martèle Tovor qui trouve que cet acte n’est rien d’autre que de la pure provocation. "Nous avons appris que les gens de Done s’achètent des arcs, autrement dit, des armes blanches", a indiqué un de Tovor, avant de laisser entendre qu’ il y a risque d’attaque. Après avoir écouté Tovor, il était très important pour nous de prêter aussi oreille aux habitants de Gnamè. Quelques minutes de route, nous voilà à Gnamè après avoir posé l’oeil sur cette frontière naturelle évoquée par Tovor qui le sépare de Done. En d’autres termes, Gnamè marque la limite entre ces deux principales localités.

La version de Gnamè

Au moment où nous disions au revoir à nos guides, les notables de Gnamè nous tendaient leurs mains. Nous avons été reçus sous un arbre, près d’un cabaret. Ananie Somda, le jeune chef de terre, souligne que depuis la nuit des temps, Gnamè et Tovor ont été des localités distinctes. Aussitôt, ses proches, dont Joachim Meda, directeur général des Transports terrestres et maritimes que nous avons rencontré sur place, ont été invités aux échanges. " De par le passé, ce sont les ancêtres de Done qui offraient des terres à ceux de Tovor. Lorsque nos grands-parents cherchaient à s’installer, ils sont allés voir le chef de Done qui leur a donné un lopin de terre en leur recommandant le chef de Tovor afin qu’il leur en rajoute.

C’est ainsi que la grande famille a été installée", a dit le chef. A la question de savoir s’ils ont eu à recevoir le chef de Tovor pour des échanges au sujet du différend qui les opposent, ils ont répondu par l’affirmative tout en ajoutant que n’ayant pas annoncé son arrivée au chef de Gnamè et vu les propos menaçants proférés à ses habitants, il n’a pas été bien accueilli. Mais que leur tentative de présentation des excuses s’est chaque fois heurtée à un blocage. Pour Gnamè, Tiereteon bien que déjà érigé en village, a toujours été un quartier de Gnamè, et ce dernier est dépendant à 70% de Done (Dissin) et 30% de Tovor (Zambo). Joachim Meda nous a livré les mobiles de cette demande d’érection de Gnamè en village.

" C’est pour profiter de certaines opportunités", a-t-il dit avant de relever que depuis la nuit des temps, Gnamè est écartelé au plan administratif. " Pas une école de l’Etat, pas un seul puits, pas une seule réalisation d’ordre socio-économique, rien, jusqu’à nos jours", a-t-il ajouté. Pire, le dernier cas, pour eux, date de l’inondation de 2008. Lorsque les sinistrés se sont présentés à Done, on leur a dit d’aller à Tovor. Lorsqu’ils se sont présentés à Tovor, on leur a dit : allez à Done. Pour eux, " trop c’est trop". Etant que tous sont des Burkinabè, ils doivent tous bénéficier des mêmes avantages. Mais ils n’ont rien. Ils s’estiment à une population de 402 habitants selon le dernier recensement. Sur cette base, ils ont jugé nécessaire de demander en mars 2009 l’érection de leur localité en village.

" Administrativement, la majorité des gens de Gnamè ont été recensés à Done, mais nous n’avons aucun problème à être rattachés à Zambo ou à Dissin ; le plus important est d’être un village", a dit Joachim Méda. Pour Gnamè, il y a toujours eu des tensions par-ci, par-là, jusqu’à ce qu’une personne de Tovor vienne planter des feuilles d’arbres en guise de fétiche, et dire que chaque jour dix habitants vont mourir. Après avoir neutralisé l’effet du fétiche selon eux, ils se disent sereins, parce qu’ils sont sûrs, d’être sur la bonne voie. Après presqu’une journée d’entretien, nous avons décidé de rejoindre notre site d’hébergement à Dissin afin de nous reposer. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, nous avons pris la route pour Done où le chef de village Achille Méda, un ancien combattant, nous attendait assis sur son "lipiko".

A 63 ans, le vieux Achille Méda a toujours en mémoire la guerre d’Indochine. Il manie assez bien la langue de Molière. Il nous a réservé un accueil chaleureux digne d’un ancien combattant. "Ancestralement nous sommes des batanais", nous a t-il dit, avant d’indiquer que les habitants de Done sont les premiers à avoir traversé la Volta en provenance du Ghana à la recherche de terres fertiles. Selon ses dires, les ancêtres de Tovor ont été installés par leurs aïeux.

"Pour leur permettre d’avoir la pierre sacrée (le tenghane) qui donne accès à l’occupation des terres et devenir autonomes sur le plan coutumier, les gens de Tovor ont dû obéir aux conditions suivantes : un canari de dolo, deux poulets et 240 cauris", a relevé le chef Meda pour qui même la préfecture de la commune de Zambo a été installée par un de ses grands-frères au temps colonial. Ce dernier était à Korbè (Zambo). Pour lui, Gnamè et Tieretéon faisaient partie de six quartiers qui constituaient Done au temps colonial. "L’histoire de ravin comme limite naturelle entre Tovor et Done est un faux problème", martèle-t-il. Il signale que ses grands parents s’étaient toujours opposés à cela. De plus, il relève que Tieretéron a été érigé en village sans qu’il ne soit au courant, alors qu’il est une des personnes ressources qui devraient être contactées en son temps. Par ailleurs, "c’est nous qui avons dit à Ananie Somda qu’il peut occuper le coin de ses ancêtres, de son père. C’est le territoire de leur grand-père. Ça lui appartient. Il est le chef coutumier de Gnamè.

Et depuis, lorsqu’on convoque les chefs coutumiers de Dissin, il s’y présente", a relevé le vieux Méda. En ce qui concerne le fétiche des gens de Tovor aux alentours de Gnamè, il a indiqué qu’une poule a été tuée et des rites faits pour le désacraliser. Quant à leur sacrifice qualifié de violation de terrain à Tovor, il souligne que cela est loin d’être une provocation car c’était pour une demande de pluie. Cependant, relève-t-il, une de leurs pierres sacrées a été enlevée. "Coutumièrement, nous avons fait nos rites pour qu’un malheur s’abatte sur le fautif", a-t-il dit. Au regard de ce climat tendu, Achille Méda dit avoir informé et sensibilisé les jeunes de Done à la retenue, et de ne pas être les premiers à donner des coups de poing. Néanmoins, il indique avoir entendu que les gens de Tovor vont au Ghana s’acheter des armes blanches. "C’est au début de l’hivernage que la guerre de la culture va commencer et on saura qui sera le premier à provoquer l’autre", a-t-il conclu.

Zones d’ombre et inquiétude

Tout au long de notre enquête, les noms de deux personnes ont été régulièrement cités. Il s’agit de Joachim Méda, directeur général des transports terrestres et maritimes qui serait du parti de l’ADF/RDA ; et du premier adjoint au maire de Zambo, Kevin Somé, qui serait du parti au pouvoir (CDP).

Le premier est accusé de provoquer la situation qui prévaut actuellement sur le terrain par l’achat de conscience des populations pour l’érection coûte que coûte de sa localité en village. Quant au second, il est accusé de nourrir des ambitions et projets en faisant tout pour empêcher le dialogue qui permettrait à Gnamè de devenir un village. Le chef de terre de Zambo, Palenfo Tchianyrerou que nous avons rencontré a dit être contre le fait qu’on veuille lui arracher cette partie de sa terre. "Si Tovor est attaqué, c’est tout Zambo, s’il y a déchaînement dans cette localité, nous n’allons pas attendre que cela nous atteigne", a-t-il laissé entendre. Nous avons également appris que le député Placide Somé a été informé de la crise qui prévaut dans sa province ainsi que les ressortissants de Zambo à Ouaga. Ces derniers se sont opposés à ce rattachement de Gnamè à Done.

Lorsque nous avons approché le commandant de Brigade de la Gendarmerie de Dissin, Oumar Napon, pour en savoir plus sur les enquêtes de terrain à mener pour ériger une localité en village, il a laissé entendre ceci :" Je suis nouveau, je viens d’arriver en 2009. Comme vous pouvez le constater sur ce tableau, je ne suis au courant de rien. Je n’ai pas reçu d’ordre venant de mes supérieurs hiérarchiques sur ce sujet, donc je n’ai rien à vous dire". Joint au bout du fil, le haut-commissaire nous dira qu’il dépend du gouverneur de la région. Et dans la mesure où il n’a pas reçu d’ordre, il ne saura nous répondre. Le chef de terre de Tovor nous a confié qu’il a saisi le haut-commissaire du Ioba sur ce dossier brûlant, mais sans suite, de même que le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MATD). En attendant le début de la saison hivernale, à présent, c’est le wait and see.

Par Hamadi BARO (Collaborateur)

Le Pays

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