Transhumance transfrontalière Les acteurs à la recherche de solutions consensuelles

Combien de conflits enregistre t-on chaque année dans les zones frontalières ? Personne ne saurait le dire avec exactitude. Ce qui est certain, de dizaines, voire de centaines de rixes opposent chaque année, les éleveurs transhumants et les agriculteurs sédentaires de part et d’autres des frontières. Parfois, on déplore malheureusement des pertes en vie humaine. Pour réduire ces risques d’affrontement, le Réseau Billital Maroobe (RBM) a réuni à Gogounou au Bénin, dans le cadre d’un forum, différents acteurs de la question de la transhumance transfrontalière. Autorités étatiques (du Bénin, du Burkina Faso, du Niger, du Togo et du Nigéria), organisations régionales (CEDEAO, UEMOA, CILSS, Autorité du Liptako Gourma), organisations d’éleveurs et leurs partenaires techniques et financiers (SNV, OXFAM Novib, Agriterra) ont fait, du 14 au 16 avril, l’état des lieux de la transhumance transfrontalière et arrêté une feuille de route pour rendre, dans les années à venir, cette transhumance apaisée et rentable pour tous les acteurs.
Sur l’état des lieux, le constat fait est que les pays d’accueil, le Bénin et le Togo, considèrent la transhumance comme un problème. Elle est synonyme de dégâts de récoltes, de dégradation de l’environnement, de viol et de banditisme. En effet, entre décembre et mai, des éleveurs du Burkina et du Niger amènent leurs troupeaux au Bénin et au Togo à la recherche de meilleurs pâturages. Ce sont de milliers d’animaux qui sont concernés. Considérant ces transhumants comme responsables des maux cités plus hauts, le Togo a adopté en 2008 un texte qualifié de contraignant pour les éleveurs car impose des taxes d’entrée de 5000 francs par tête de bovin et un droit de pacage de 500 francs par " bête ". En outre, ce règlement est une porte ouverte pour les impositions illégales, l’abatage des animaux, l’emprisonnement des bouviers. Des barrières artificielles et illicites sont dressées par les agents de l’administration publique, militaire et paramilitaire qui imposent de taxe en guise de droit de passage ou de pacage. Le paiement de 5000 f CFA n’épargne pas donc au transhumant le paiement d’autres taxes. Avec la décentralisation, chaque commune traversée exige aussi 500 f par tête. Cette pratique est commune aux deux pays d’accueil, le Togo et le Bénin. Les témoignages d’éleveurs font état de persécution, d’emprisonnement, d’escroquerie et de nombreuses autres brimades qu’ils vivent le long de la période de transhumance. La détention des documents requis n’est pas un bouclier qui permet d’éviter le rançonnement des agents publics et des forces de l’ordre. Les amendes sont souvent lourdes et sont supérieures ou égales à cinq cent mille francs CFA.
La feuille de route prévoit, quant à elle, que les Etats harmonisent leurs législations sur la question, cela conformément aux dispositions communautaires (CEDEAO et UEMOA) sur la libre circulation des personnes et des biens. Elle préconisent également l’adoption d’une charte de gestion des parcours prenant en compte les postes d’entrée, les couloirs de passage, les zones de pâturage, les postes vétérinaires et les points d’eau pastoraux. Enfin, dans la feuille de route, il est recommandé de faire une étude pour quantifier les apports de la transhumance dans les économies nationales et sous régionales. Cette étude offrira aux planificateurs et aux politiques une base réelle pour la formulation et l’adoption des politiques de développement.
Ce forum de Gogounou n’est pas le premier à être organisé sur la question de la transhumance. Il fait suite à deux autres rencontres tenues à Maradi en janvier 2008 et à Gogounou en juillet de la même année. Outre la question de la transhumance, ces deux dernières rencontres avaient traité aussi de la commercialisation transfrontalière du bétail. Le RBM estime en effet qu’il ne faut pas voir la transhumance uniquement sous le prisme de problèmes à résoudre. Elle est aussi " vitale pour préserver les moyens d’existence locaux et favoriser le commerce et les échanges ". Les communautés locales sédentaires ont aussi leurs intérêts dans cette mobilité transfrontalière des animaux. Elle contribue à l’animation des économies locales avec la création de marchés locaux et des marchés à bétail, d’où convergent des transhumants et de nombreux commerçants venus de divers horizons ; l’amélioration génétique dans le secteur de l’élevage des ruminants ; l’enrichissement des sols dans les zones de pacages et les zones de transit. Ce sont autant d’intérêts générés par la transhumance et de part et d’autres des frontières. Les différents acteurs sauront-ils mettre en pratique les mesures adoptées à Gogounou pour préserver ces avantages ?

Docteur Ibrahim Aliou, Secrétaire général d’APESS
" Il est illusoire de penser qu’on peut arrêter la transhumance "

"Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour que le pastoralisme soit pris en compte valablement par tous ceux qui sont concernés. Parce qu’il ne faut pas se tromper, beaucoup de gens pensent qu’on va arrêter la transhumance parce que ça cause beaucoup de problèmes, parce qu’il y a trop de conflit derrière. Si chacun comprend les exigences de l’activité de l’autre, je crois qu’on peut s’asseoir et s’entendre. Mais c’est illusoire de penser qu’aujourd’hui on peut arrêter la transhumance dans notre sous région pour ne pas avoir des problèmes. Au contraire, en cherchant à arrêter la transhumance, on va avoir beaucoup plus de problèmes qu’en cherchant à la réglementer. Mais il y a aussi qu’aujourd’hui, réglementer veut dire respecter les textes à la fois du côté des éleveurs que des pays, respecter les textes sous régionaux que les Etats ont signés. Mais aujourd’hui, il faut reconnaître que ces textes sont dépassés. Par exemple, le certificat de transhumance de la CEDEAO qui date de 1998 n’est plus adapté à notre contexte. Il faut obligatoirement revoir ce certificat international de transhumance

Pourquoi ce n’est plus adapté ?

Ce n’est plus adapté parce que le certificat exige qu’avant que l’éleveur aille en transhumance, il faille qu’il dise par où il va passer, son itinéraire, où est-ce qu’il va aller, etc. L’année 2009 par exemple a connu une grande sécheresse au Sahel. Cela veut dire que les pâturages sont secs et les points d’eaux sont secs de manière prématurée. Si les pâturages sont secs, il y a des départs précoces en transhumance. Quelqu’un qui est dans l’urgence de partir ne va pas s’annoncer deux mois pour attendre l’autorisation avant de partir. Il y a des pays qui exigent qu’on les avertisse deux mois avant. Moi je trouve ça complètement aberrant. Ce n’est pas adapté aussi parce que quand on vous dit qu’il faut un itinéraire à respecter, aujourd’hui les pistes à bétail sont bouchées par les champs. Même si elles ne sont pas bouchées, il n’y a pas d’aménagement tout le long du couloir pour que les animaux puissent vivre parce qu’un animal qui est en déplacement doit manger et boire. Or, si on met des couloirs de transhumance où il n’y a ni point d’eau ni aire de pâturage, il est évident qu’un éleveur ne peut pas le respecter parce que le respecter, ça veut dire qu’il envoie ses animaux à l’abattoir. Ce n’est pas adapté. Pour que ce soit adapté, il faut que dans les zones et les pays de départ, qu’il y ait des investissements, qu’il y ait régénération des sols et des pâturages, qu’il y ait des investissements en matière de points d’au et des aires de pâturage pour retarder le maximum possible les départs en transhumance. En même temps, il faut que tout le long des couloirs de transhumance, qu’il y ait des zones de pâturages et des points d’eaux. Et dans les pays et zones d’accueil, il qu’il y ait les mêmes investissements. Or, ces investissements sont très coûteux. Beaucoup d’efforts ont été faits par les Etats et par la CEDEAO, mais nous disons qu’il reste plus d’efforts encore à faire. Et je crois que dans ce cadre là, en travaillant avec la CEDEAO, je crois d’ailleurs que la CEDEAO est entrain de mettre en œuvre le programme agropastoral et dans le cadre de ce programme, il est prévu ces investissements là. Je crois que ça peut aboutir, donc il faut réadapter ces mécanismes.
Maintenant par rapport aux perspectives, néanmoins, nous sommes de ceux qui pensent qu’en même temps que nous cherchons à réglementer, il faut engager une réflexion prospective sur le devenir de l’élevage, sur le pastoralisme à l’horizon trente ans. A l’horizon trente ans, les problèmes qu’on vit aujourd’hui ne vont pas diminuer. La démographie augmente, les champs vont augmenter et si les champs augmentent, ce sont les pâturages qui vont être réduits. Aujourd’hui, il y a un autre phénomène qui apparaît en Afrique, c’est la pression commerciale sur les terres agricoles et c’est les pâturages qui vont diminuer. Donc en tant que des associations responsables qui travaillent dans l’activité de l’élevage, il est nécessaire et fondamental pour nous d’engager une réflexion prospective sur le devenir de l’activité. Quelles sont les alternatives qu’on peut proposer et comment faire en sorte que cette activité se déroule le mieux possible les années à venir ? Et ça, APESS (Association pour la Promotion de l’Elevage au Sahel et en Savane) est disposée à engager ces réflexions et d’ailleurs ça fait partie de notre agenda et donc la collaboration avec les autres associations permettra d’engager ce débat".

Idrissa Barry

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