Serveuses de bars et maquis : Vendeuses de charme ou femmes battantes ?

Il n’y a pas de sot métier dit-on. Et pourtant, il est des métiers dont l’exercice vaut à leurs tenants médisances et inconsidération. Est de ceux-ci, le métier de serveuse de bars et maquis. Les femmes ou filles qui l’exercent sont traitées de tous les noms d’oiseaux et travaillent dans des conditions pas toujours agréables. Nous avons rendu visites à ces femmes et à leurs responsables immédiats, des gérants, qui ont bien voulu se prononcer sur les difficultés et les préjugés qui entourent le métier, sur le comportement de certains clients et les solutions d’urgence prises lorsqu’il y a des bagarres entre ces serveuses et les clients.

Elles travaillent chaque jour sans relâche pour améliorer leur quotidien. Beaucoup sont analphabètes ou ont eu un cursus scolaire des plus chaotiques et éphémères. Elles n’ont trouvé à s’employer que dans ce métier de serveuses pour ne pas tendre continuellement la main à tout venant afin de subvenir à leurs besoins. Et il n’est pas facile ce métier de serveuse du fait des horaires contraignants de travail et des efforts physiques qu’il faut déployer pour satisfaire les innombrables clients qui prennent d’assaut les bars. Si certains d’eux sont compréhensifs d’autres par contre, sans le moindre scrupule, font voir de toutes les couleurs à ces filles et femmes qui ont pourtant pour seule ambition l’atteinte d’un mieux-être qui passe par la satisfaction du client.

Pélagie, Mimine, Solange, Gaëlle, Aïcha, Assana, Maman… Des prénoms courants chez les serveuses de bars et maquis de Ouagadougou mais généralement des pseudonymes car malin qui saura trouver le nom de baptême de ces femmes et filles qui ne sont pratiquement jamais originaires du milieu immédiat. Il n’y a pas longtemps, elles n’étaient essentiellement que des expatriées venues de pays voisins notamment le Ghana et le Togo ; puis du Nigeria, du Mali, du Bénin, de la Côte d’Ivoire… ; mais de nos jours, les Burkinabè sont de plus en plus en train de s’intéresser au métier. A Ouaga, ce sont surtout les Bobolaises et leurs sœurs de l’Ouest et du Sud-Ouest du pays, des filles du Centre-Sud et du grand Nord qui ont pris d’assaut les bars et maquis de la ville pour y travailler.

Les souffre-douleurs d’un monde phalocrate

Elles sont des milliers qui, pour diverses raisons dont l’absence de soutien familial, la pauvreté des parents ou un cursus scolaire non achevé pour ne pas dire des plus courts, trouvent leur salut dans les maquis, bars et restaurants où elles offrent leurs services. Mais elles n’y sont pas du tout choyées, le milieu n’étant pas toujours fréquenté par des enfants de chœur ; aussi entend-on souvent les appeler "bordelles" parce qu’elles seraient à la disposition de tous les mâles en rut. Pourtant, beaucoup n’entendent que faire leur travail et avec prévenance, elle se démènent comme de beaux diables pour assurer un service qu’elles veulent irréprochable. Mais hélas ! La mauvaise réputation leur colle à la peau. Ainsi, pour nombre de clients, en tout cas pour une grande partie d’entre eux, ces filles ne sont rien d’autres que des prostituées qu’il faut traiter comme telles. C’est-à-dire sans respect et sans ménagement.

Dès lors, ils oublient que les serveuses sont avant tout des femmes, leurs sœurs qu’il faut traiter avec tout le respect dû à la femme en général. Mais pour une histoire de monnaie qui tarde à venir, de boisson qui ne serait pas assez fraîche au goût du client ou pour tout autre fait et geste, vite mal interprétés par le client, la serveuse en prend pour son grade et est traitée de tous les noms d’oiseaux. Elles sont souvent les souffre-douleur de certains clients qui arrivent au maquis déjà très énervés pour une raison ou une autre et sont alors prêts à leur faire des misères, histoire de se défouler. Elles sont aussi la plupart du temps victimes de petits copains qui font dans la jalousie lorsqu’ils les voient en compagnie d’une autre personne ou de personnes qui ont des visées amoureuses sur elles. Et comme on les pense prostituées, certains mâles prennent très mal leur refus des avances à elles faites et n’hésitent pas à les violenter dans le bar ou à aller même les agresser chez elles.

Des actes posés souvent dans l’indifférence générale des autres clients, des autres serveuses et même parfois des gérants censés les protéger. Ne travaillent-elles pas pourtant pour le compte de ces gérants et par extension des propriétaires de ces bars et autres maquis ? Si les gérants reconnaissent que ce ne sont pas les bagarres qui manquent entre serveuses et clients, ils reconnaissent volontiers que le plus souvent les clients n’ont pas raison mais comme leur commerce vit du fait de l’existence de cette clientèle, ils s’arrangent pour donner raison aux clients afin de pouvoir toujours compter sur eux pour fréquenter leur espace. Ne dit-on pas que le client est roi ? En tout cas la pauvre serveuse doit ravaler sa fierté si elle tient à garder son emploi dans le bar.

Autre tourment pour ces femmes, il y a de ces clients qui leur tapotent les parties intimes sans aucune pudeur avec à la clé un langage des plus orduriers à leur égard. On en vient alors à se demander si c’est seulement au maquis qu’ils se comportent de la sorte ou si dans leur foyer ils ont ce type de comportement avec leur épouse pour ceux-là qui sont mariés ou pour ceux qui ont en général de petites amies. En plus de supporter les humeurs pas toujours agréables de leurs hommes, les serveuses doivent essuyer les foudres de certaines femmes. En effet, il arrive qu’une femme mariée "se pointe" dans le maquis pour en découdre avec une serveuse au motif qu’elle veut lui prendre son mari. Ce genre de situation est devenue monnaie courante. Quelle que soit la bonne foi et les explications de la serveuse, elle pourra dans le meilleur des cas s’en tirer avec des injures suite aux interventions de bonnes volontés. Sinon, elle recevra une correction exemplaire et autres tortures physiques seulement connues des femmes. Le spectacle est en pareil cas garanti ; les pagnes volent dans tous les sens à la grande joie de clients et autres serveuses qui se rincent les yeux.

Des conditions de vie incitant à la débrouille

Qu’ont-elles fait donc ces braves serveuses pour mériter ce sort ? C’est vrai que toutes ne sont pas exemptes de reproches, mais elles sont aussi loin d’être toutes des "chercheuses de problèmes". En effet, si la plupart de celles rencontrées rejettent en bloc les accusations de "voleuses de maris" portées contre elles, d’autres par contre ont assuré de la véracité du phénomène. De même si toutes ne sont pas des prostituées, il y en a dont les comportements avec les clients ne prêtent pas à équivoque et révèlent leur désir de s’offrir moyennant espèces sonnantes et trébuchantes ; il n’y a parfois qu’à voir comment elles s’habillent pour s’en rendre compte. Ce genre de comportements n’est pas pour redorer l’image de la serveuse déjà ternie. Même si l’on dit souvent que "c’est un seul singe qui gâte le nom de tous les singes", est-ce pour autant que l’on doit tout se permettre avec ces filles, parfois venues de loin, qui travaillent dans des conditions harassantes sans souvent être bien rémunérées ?

Avec un salaire moyen compris entre 15 000F et 40 000F CFA le mois, ce ne sont pas les problèmes existentiels du genre : comment se loger, se nourrir, se vêtir, se soigner, aider sa famille qui manqueront. En effet, pour qui connaît la cherté de la vie dans nos villes, cette rémunération est bien dérisoire et les équations pour résoudre les problèmes de la vie sont le lot quotidien de ces braves femmes issues souvent de familles pauvres. Les plus chanceuses d’entre elles arrivent par la générosité de certains clients sensibles qui leur laissent quelques menues monnaies qu’elles appellent "ça va-ça va" à arrondir leur fin du mois. D’autres par contre, mêmes si elles le nient, font carrément dans une forme de prostitution et couchent avec des clients dans le même objectif d’arrondir leur fin du mois. Ce sont là des réalités connues du milieu et la municipalité de la ville en sait quelque chose, elle qui a initié des campagnes de sensibilisations en direction de ces filles pour les inciter à l’usage des préservatifs féminins en cas de rapports intimes et pour les encourager à se soumettre au dépistage du VIH/Sida.

Des expériences émouvantes

Notre rencontre avec ces femmes, il faut le dire, a été très instructive. Vous l’aurez remarqué, certaines d’entre elles, comme Gaëlle, vivent dans le désespoir. Elle a commencé dans un français approximatif à nous conter ses misères pour finir en mooré dans un langage qu’elle a estimé le meilleur pour nous faire bien prendre la mesure de ses propos. Elle aurait été contrainte à ce travail pour ne pas échouer dans la rue à Ouagadougou, elle qui n’y est pas originaire. Et des déboires, elle en a connus. Son avenir dans ce métier, elle le pense hypothétique et serait disposée à en changer si l’opportunité lui en était donnée car elle voudrait un jour avoir un homme et fonder un foyer. Quant à l’histoire de cette autre fille, elle ne laisse pas indifférentes les âmes sensibles. Assana, qu’elle s’appellerait, est venu d’un pays voisin pour échapper à un mariage forcé avec un homme ayant déjà deux épouses. Accueillie à son arrivée par des compatriotes, elle finira dans les bars comme serveuse.

Analphabète mais d’une certaine beauté, elle sera constamment harcelée et insultée. Un soir qu’elle allait au travail, dans les environs de 18 heures, un motocycliste sur une grosse cylindrée la renversera sur le bitume qu’elle devait traverser pour rejoindre le bar. L’homme, semble-t-il, était dans le tort et roulait à très grande vitesse sur la voie réservée aux automobilistes pour brûler un feu tricolore qui était déjà au rouge. Assana se réveillera à l’hôpital pour apprendre la mort sur le coup de celui qui l’avait renversée. Remise de ses blessures, elle reprendra service quelques jours plus tard pour se voir agresser par un client pour une affaire de verre qui tardait à venir. Alors, comme une furie, elle se saisit machinalement d’une de ses chaussures haut talon et assena un coup bien ajusté sur la tête de l’impertinent qui, il faut le dire, ne recommencera plus jamais ce qu’il a fait ce jour-là. A la grande surprise, tous les autres clients lui donnèrent raison et condamnèrent l’homme dont le visage était maculé de sang. Depuis, Asana préféra repartir chez elle car elle aurait le soutien de sa mère qui se débrouille bien dans un petit commerce.

Voilà deux situations qui montrent que les "femmes de bars" ne sont pas toujours ces vicelardes que l’on prétend. Comme tout métier, le leur est aussi traversé par des travers et est investi par des "brebis galeuses" qui apportent de l’eau au moulin de ceux qui les voient d’un mauvais œil. Certes, quelques-unes se comportent comme ces femmes qu’on appelle prostituées ou putes, mais la plupart d’entre elles sont des femmes très respectables qui, à défaut de mieux, ont choisi de travailler dans les maquis pour un tant soit peu se prendre en charge au lieu de toujours tendre la main.

Serveuse, travailleuse de bar ou "bar kono mousso" comme dit la chanson des années 70 de l’artiste musicien Amadou BALAKE, est-ce vraiment un métier dévalorisant ? En tout cas, nombre de femmes leaders ou élites d’aujourd’hui apprécieraient autrement ce métier qu’elles n’ont pas manqué d’exercer à temps perdu en Europe ou aux Amériques, pendant qu’elles y étaient comme étudiantes, pour compenser le manque à gagner d’une bourse "tropicale" qui donne du mal à vivre au bord de la Seine, de la Tamise ou au pays d’Abraham LINCOLN. Métier jusqu’à présent considéré comme de femme, encore que le chômage y draine de jeunes gens, le service de bar, maquis ou restaurant est un métier comme tout autre. Les femmes qui l’exercent sont loin d’être toutes de mœurs légères. Si l’on ne peut les aider à améliorer leur quotidien, ne peut-on pas éviter de tracasser ces femmes, nos sœurs ?o

Angelin DABIRE

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