Alassane Tondé : « L’argent de l’or est maudit… »

Ils ne sont ni bouviers, encore moins des bergers mais sont aussi mobiles que ces derniers. Leur mobilité est due au seul fait de la recherche d’or. Eux, c’est les orpailleurs. A la faveur d’une sortie de production organisée dans le Sud-ouest par le Réseau d’initiatives des journalistes (RIJ) en partenariat avec son partenaire habituel, le service allemand de développement (le ded), nous avons rencontré Alassane Tondé, orpailleur sur un site aurifère situé dans la localité de Kampti. Que pense-t-il, en tant qu’orpailleur, de cette conception classique selon laquelle l’argent de l’or serait maudit ? Comment perçoit-il le boulot d’orpailleur ? Comment vivent-ils ? C’est entre autres questions sur lesquelles nous avons échangé à bâtons rompus avec Alassane Tondé, orpailleur âgé d’une quarantaine d’années.

Le Progrès (LP) : Depuis quand vous êtes entré dans l’orpaillage ?

Alassane Tondé (A.T.) : Je suis dans le métier il y a un peu plus de quinze (15) ans.

LP : Quelle est, en général, la destination de vos gains ?

A.T. : Nous envoyons une partie au village pour les parents, la famille et le reste, on l’utilise pour la gestion de nos besoins quotidiens.

LP : On sait qu’en général les orpailleurs sont des ’’nomades’’ à la recherche de la pierre précieuse. Pouvez-vous nous dire votre provenance ?

A.T. : Nous sommes venus (il gère un groupe de six personnes, ndlr) de la Région du Nord. Nous sommes du Yatenga, du Zondoma, du Bam et du Passoré. C’est donc la grande famille et nous travaillons en toute fraternité. Ils sont donc des petits frères pour moi.

LP : Vous, vous connaissiez avant ?

A.T. : Non ! C’est sur le site que nous nous sommes rencontrés et comme nous venons tous de la même région, la fraternité oblige ! D’ailleurs, nous sommes tous des frères ici car vous avez beaucoup de nationalités, des Maliens, des Ivoiriens, des Ghanéens et même des Sud Africains (il nous indexe un jeune homme).

LP : Y a-t-il longtemps que vous êtes sur ce site ?

A.T. : Environ 3 mois. Nous étions chacun sur des sites ailleurs et comme ils n’étaient plus rentables, l’aventure nous a conduits ici.

LP : Peut-on dire que le métier d’orpailleur est rentable ?

A.T. : Le métier est rentable. Il l’est d’autant que nous arrivons à gérer non seulement le quotidien de nos familles mais à faire aussi quelques réalisations. D’ailleurs, je ne vois pas quel autre métier on pouvait faire à part l’orpaillage !

LP : En 15 ans de service, comme vous l’avez affirmé plus haut, quel bilan vous pouvez faire de l’orpaillage en terme de réalisations ?

A.T. : J’ai acheté des engins roulants, aidé mes parents, ma famille. J’ai pu assurer les quotidiens de ma famille. Certes, ce que je gagne n’est pas trop mais j’arrive à faire face aux besoins quotidiens…Mais il faut reconnaître que tout cela n’est pas à la hauteur de mes attentes. Comme je vous l’expliquais plus haut, souvent on se demande où vont réellement nos gains.

LP : Quel est le plus gros gain que vous avez réalisé durant ces quinze (15) ans d’orpaillage ?

A.T. : Mon plus gros gain tourne autour de deux millions. Mes gains réguliers sont en deçà du million.

LP : Quel est l’intervalle moyen de temps de ces gains ?

A.T. : ça dépend vraiment. Il n’ y a pas de séquences… Vous pouvez avoir successivement de grosses sommes de sorte qu’à l’intervalle d’un mois vous totalisez plusieurs millions. Personnellement, je n’ai pas encore eu cette chance mais je connais des orpailleurs qui s’en sortent des fois avec des dizaines de millions, dans l’intervalle d’un mois de travail.

LP : C’est quand même colossal ! Rare de Burkinabè totalisent en une année une somme pareille !

AT : Dans le métier, ce n’est pas trop au vu des dépenses qu’on y engage. Pour un gain de deux millions par exemple, vous avez une dépense qui tourne autour de 500. 000 francs.

LP : Vous, vous étiez essayé à un autre domaine… ?

A.T. : Non, tout ce que je sais est qu’hormis l’orpaillage, je ne sais pas ce qu’on peut bien faire… !

LP : Mais si l’on vous proposait d’embrasser un autre métier pour un salaire mensuel de 100.000 francs par exemple. Seriez-vous prêt à y aller ?

A.T. : Tout dépend de l’accord !

LP : ….dépend de quoi ?

A.T. : Des situations, je veux dire !

LP : Donc vous sauriez faire un autre métier si cela vous arrange ? Dites-nous plutôt que vous ne savez rien faire d’autre, tout simplement parce que vous pensez que l’orpaillage est plus concret et peut-être même plus rentable que tout autre métier pour vous !

AT : (Rires). Pas forcément cela. Vous voyez, la vie est un calcul d’opportunité. Pour cela, en fonction des circonstances, je pourrais laisser l’orpaillage pour un autre métier de 100.000 francs par mois.

LP : 100.000 francs le mois, un calcul rapide montre que vous êtes loin de 2 millions l’an. Somme que vous gagnez dans le même temps dans l’orpaillage !

A.T. : Effectivement c’est juste, ce que vous dites. Mais dans ce cas on a au moins l’assurance et la permanence du gain. Etre salarié, c’est avoir la garantie qu’on a, à une période bien déterminée, la somme conclue. Il n’ y a pas de perte à y réaliser….L’orpaillage engage beaucoup de dépenses et l’argent que nous y gagnons ne reste pas longtemps. C’est en quelque sorte de l’argent maudit.

LP : De l’argent maudit, vous dites ? Donc vous confirmez la thèse selon laquelle l’argent de l’or n’a pas d’âme ?

A.T. : Il faut le dire, car c’est une pure réalité. Cette situation ne date pas d’aujourd’hui. Voyez-vous, il y a des gens sur les sites qui s’en tirent avec des dizaines de millions par mois mais malgré tout cela….

LP : Pourquoi l’argent de ce métier n’est pas béni, selon vous ?

AT : Vous savez, avec 2 millions on devrait pouvoir, en principe, s’en sortir pendant un bon bout de temps, être à l’abri d’un certain nombre de besoins élémentaires. Ce qui n’est pas le cas chez nous les orpailleurs. Nos gains financiers finissent sans que nous ne puissions réaliser grand chose…

LP : Peut-être que vous dépensez sans compter…A observer, sur le site vous vivez au rythme de l’évolution matérielle (motos de luxe, appareils et habillement hauts de gamme, maquis, et surtout des filles de joie qui confient faire une recette moyenne journalière de 75000frs)…

A.T. : C’est vrai que tout site d’or est un monde à part, mais cela n’explique pas forcément le fait que nos gains ’’s’évaporent’’ de la sorte. En réalité, il faut aussi compter avec la solidarité interne entre orpailleurs. Quand on gagne on vient en aide aux frères qui viennent nouvellement sur le site afin de leur permettre de s’installer… Les gens arrivent sur les sites en général sans le moindre sou. Sans cet élan de solidarité, la vie ici n’aurait pas été possible pour une grande partie.

LP : C’est loin d’être la seule raison ! Puisqu’on nous a aussi signifié à Kampti que vous rendez la vie difficile en ce sens que vous ne marchandez pas les articles que vous achetez…

A.T. : Les sites d’orpaillage sont des lieux de rencontre entre plusieurs attitudes. C’est un autre monde et chaque milieu a ses réalités. Ici, lorsque nous nous dirigeons vers un article, c’est que nous en avons vraiment besoin. Par voie de conséquence, nous n’aimons pas discuter. Le principe est simple et clair. Soit vous en avez besoin et disposez également des moyens ; dans ce cas vous achetez, soit un des deux éléments fait défaut et dans ce cas vous continuez votre chemin !

LP : …Vous ne marchandez donc pas ?

A.T. : Non, en la matière c’est simple. Soit on a les moyens soit on n’en dispose pas…

LP : Pensez-vous souvent aux répercussions de vos actes sur la vie des populations locales ? Déjà que la vie n’est pas facile…

A.T. : Vous avez raison. Mais comprenez que c’est notre milieu qui est ainsi fait. Ici, les gens n’ont pas le temps. Vous voyez comment ça bouge ! S’adonner à des discussions ne fait pas partie de nos habitudes.

LP : Quelles sont les conditions d’accès à ce site aurifère ?

A.T. : En principe, on paie la portion de terre avant de commencer à creuser. C’est pareil pour le site de décantage (le lieu de ’’trouaison’’ et la base de décantage et de vente sont séparés. Ce dernier lieu est le centre des affaires où l’on trouve tout, ndlr). Dans notre cas, c’est seulement le site où nous creusons que nous avons payé (ce site est situé à environ trois kilomètres du centre des affaires, ndlr). Ce quartier général où nous sommes actuellement nous a été gracieusement offert parce que c’est en même temps nos logements.

LP : Quelle est la somme à débourser pour y accéder et à qui il faut payer ?

A.T. : Il faut débourser une somme allant de 25. 000 à 50.000 francs. Il n’y a pas de somme fixe. Nous payons au propriétaire de la terre sur laquelle est apparu l’or.

LP : Les sites aurifères seraient les lieux par excellence de querelles et autres pratiques illicites (consommation de stupéfiants, bagarres, etc.)

A.T. : Pas vraiment. Ici, depuis que j’y suis, je n’ai jamais été témoins d’une bagarre entre orpailleurs. Chacun sait ce qu’il est venu chercher. Par contre, les couacs c’est avec les policiers qui surveillent le site.

LP : Pourquoi avec les corps habillés qui sont pourtant là pour vous protéger ?

A.T. : Vous savez que nous peinons souvent pour avoir à manger. Il arrive même parfois que certains se tapent des jours sans manger, faute de moyens. Il y a des gens qui arrivent ici et n’ont personne sur qui s’appuyer pour commencer le travail. Ils souffrent de la faim et au moment où ils arrivent à avoir leurs premiers gains pour survivre, les policiers se présentent à eux à travers une curiosité excessive. C’est comme si, à la limite, nous étions des voleurs.

LP : Est-ce que cela n’est pas dû au fait que certains d’entre vous pourraient mener des activités illicites.. ?

A.T. : Oui, mais il faut qu’ils nous comprennent aussi ! Ce n’est pas facile ! Notre travail est trop pénible pour subir certaines pressions.

LP : Comment comptez-vous faire en temps d’hivernage ?

A.T. : Tant que l’or n’est pas fini et que nous n’avons pas non plus changé de lieu, nous continuerons à travailler !

LP : Malgré les risques d’effondrement ?

A.T. : Nous en sommes conscients mais les risques ne sont pas l’apanage de l’orpaillage. Dans tout métier il y a des risques. L’orpailleur est comme un chauffeur. Dans sa conduite, il peut souvent laisser la route pour se retrouver dans la brousse et s’il n’a pas la chance, la mort peut s’en suivre. C’est donc une question de destin et personne ne peut rien contre.

LP : Mais le risque d’effondrement pendant l’hivernage est très élevé ! Avez-vous un jour été témoin d’un effondrement ou perdu un proche dans un effondrement ?

A.T. : Non, pas du tout. J’entends seulement parler d’effondrements et de pertes en vies humaines. Sinon, personnellement je n’ai pas été affecté par la perte d’un proche depuis que j’y travaille.

LP : Preuve que les gens disent vrai sur le fait que nombre d’entre vous consultent des personnes ressources avant de sortir pour les sites…. !

A.T. : Ce n’est pas faux ! Il faut toujours demander des conseils et des bénédictions auprès des parents et des personnes ressources avant toute aventure. Et les orpailleurs ne dérogent pas à la règle. Nous calculons les jours avant de sortir. Chacun des jours de la semaine est significatif dans la vie de tout être humain en fonction des actions à entreprendre. Il faut le savoir, c’est très important pour tout individu. Il faut être vigilant. Cela ne veut pas forcément dire que tout ce qui se dit est vrai, mais il faut rester dans cette logique traditionnelle. C’est la mère de sûreté. En un mot, il faut confier son sort à Dieu, car c’est à lui qu’appartient tout.

Entretien réalisé par Oumar OUEDRAOGO

Le Progrès

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