Le caporal Ioumanga Ouédraogo, premier décoré de la Seconde Guerre mondiale

A l’occasion de ce 14-juillet 2010 où les soldats africains défilent sur les Champs Elysées et où la France accepte enfin de revaloriser les pensions des « tirailleurs sénégalais », nous (re) proposons cet article publié en mai 2004 sur l’un de ces valeureux combattants d’origine voltaïque de l’époque.

Il ne sera probablement jamais le héros d’un de ces films guerriers dont Hollywood a le secret, genre « Il faut sauver le soldat Ryan » ; à moins que Kolo Sanou ne lui consacre la suite de Tassuma !

A notre connaissance, aucune ruelle française, aucun monument (comme la station "Bir Hakeime" du métro parisien qui garde le souvenir de la bataille du même nom) ne porte son nom.

Alors que les voies publiques françaises sont jalonnées de stèles à la mémoire de ses nombreux et valeureux fils morts pour la patrie à telle ou telle guerre. Mais pas la moindre mention, aucune image dans le déluge d’archives qui s’est abattu sur la France ce week-end, aucune ligne dans l’abondante littérature pondue à l’occasion du 60è anniversaire, ne lui a été consacrée. Ni à lui, ni aucun des ces "bougres d’andouille" (autre qualitatif des tirailleurs sénégalais en allusion à une pétoire, "bougdandouille", bien connue dans nos villages africains). A moins que la cérémonie prévue pour août à Toulon ne répare cela !

Pourtant, il le mériterait bien, le soldat Ioumana (Zoumana ?) Ouédraogo. En attendant, c’est seulement dans les livres d’histoire que l’on retrouve aujourd’hui les traces de ce combattant intrépide qui, avec des centaines de milliers de frères d’armes, bien avant les Américains et les Anglais, ont débarqué de leurs savanes africaines pour, aussi, libérer la patrie et éviter aux Français de « se retrouver tous en Germanie » comme le chante Michel Sardou.

C’est l’un des plus illustres chroniqueurs de l’histoire de notre pays, le récent défunt Salfo-Albert Balima qui l’a déniché dans un livre publié en 1968 (« Histoire de l’A.O.F. », Ed. Berger-Levrault) sous la plume du commandant Marcel Chailley. Une photo du caporal tirailleur sénégalais Ioumana Ouédraogo le présentait comme le « premier décoré en 1939 ».

L’enquête de feu Salfo-Albert Balima* pour retrouver les traces de ce célèbre tirailleur sénégalais le conduira auprès de M. Yvon Bourges, alors ministre de la Défense nationale de la France. C’est celui-ci qui communiquera la coupure de journal (unique témoignage ?) relatant les hauts faits de guerre du caporal tirailleur "sénégalais" Ioumana Ouédraogo.

Le parcours du combattant Ioumanga Ouédraogo

C’est dans son édition du dimanche 10 décembre 1939 que le journal « Le miroir » relate le parcours de ce tirailleur sénégalais comme on les appelle tous de manière abusive car on sait aujourd’hui que la majorité des recrues de « La force noire » théorisée par le général Charles Mangin déjà en 1914, venait de la colonie de Haute Volta, l’actuel Burkina Faso. Et Ioumanga Ouédraogo, serait originaire du village de Tougouzagué, aujourd’hui un quartier de Ouahigouya selon nos informations.

Voici ce que dit cet article que nous reprenons en intégralité pour sa valeur historique.

Ioumanga Ouédraogo est un des tirailleurs qui sont venus en France par milliers pour défendre, sur la ligne Maginot, les frontières de leurs savanes et de leurs forêts. Il est Soudanais (NDLR La Haute-Volta de l’époque faisait partie du Soudan français, l’actuel Mali)– de race Mossi – comme le montrent les tatouages raciaux, une double jugulaire et un trait qui partage son nez.

Il appartient à une magnifique et solide race de cultivateurs, mais aussi de guerriers. Le Moro Naba, son roi, trop vieux pour servir au front, a mis ses deux fils à la disposition de la France : l’aîné est sous-lieutenant ; le cadet, qui vient de s’engager, sert comme simple soldat.

Ioumanga Ouédraogo, lui, est monté « quelque part » sur le front. Une nuit, les quatre hommes du petit poste qu’il commandait ont été attaqués par une section allemande. Le vieil atavisme guerrier du Mossi s’est réveillé et non seulement les quatre tirailleurs ont résisté aux cinquante ennemis qui les attaquaient, mais, passant à la contre attaque, ils ont « reconduit » l’Allemand jusque chez lui.

C’est ainsi que le caporal Ioumanga Ouédraogo fut un des premiers tirailleurs sénégalais à recevoir la croix de guerre. Permissionnaire, il fut dirigé vers le centre d’hébergement de Chevilly, au foyer de repos créé par le ministre des Colonies, M. Georges Mandel.

Nous étions « cousins », puisque « tous ses parents étaient les miens ", puisque son village de Tougouzagé est voisin de celui d’Ipala, où j’ai tant d’amis. Ioumanga me demande de le promener à Paris. C’était la première fois qu’il voyait cette ville magique dont il n’avait aperçu que des images très vagues dans le brouillard et le vent, ou au travers de cartes postales plus ou moins coloriées.

Ce combattant de l’Empire, "Le Mioir" l’a suivi dans sa promenade, depuis l’Arc de Triomphe où, devant la flamme éternelle, il s’est recueilli en songeant : « Peut-être est-ce un Mossi de ma race, peut-être est-ce un Marocain, peut-être un Français du Nord ou du Sud… Pas un quelqu’un qu’il connaît. "

Ioumanga est parti dans Paris… Sa curiosité était attirée par tout ce que la France pouvait lui montrer de plus moderne, et aussi de plus noble et de plus précieux. Pour lui, la Tour Eiffel n’était pas le monument le plus haut du monde, mais uniquement le support des antennes qui, il y a quelques jours, ont transmis sa voix au fond du pays Mossi. Les Invalides ? Il les considérait comme le triomphant mausolée d’un chef de guerre. À Notre-Dame il s’est recueilli ; il a retiré sa chéchia avec une inoubliable délicatesse et s’est incliné devant une religion inconnue…

Ingénument, Ioumanga a promené sa croix de guerre dans les rues, aux Halles, au restaurant, et il s’étonnait d’être félicité, et il s’étonnait d’être considéré comme un héros, alors qu’en son âme, il se considérait comme un tirailleur, comme tant d’autres, comme ils sont libres.

Une telle bravoure mérite bien une reconnaissance ’’revalorisée’’, un hommage ’’décristallisé’’.

C. Paré
Lefaso.net

*Salfo-Albert Balima « Légendes et histoire des peuples du Burkina Faso » Ed ; J.A Conseil, 1996.

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