Bouillon de Culture

Le monde entre l’oral et l’écrit

Les sociétés africaines, pour avoir dans leur ensemble développé pendant longtemps une " culture de l’oralité ", ont souvent été taxées de sociétés sans histoire. Tout simplement parce qu’elles n’ont pas toujours fait usage de cette forme graphique de conservation du vécu des peuples qu’est l’écriture. Heureusement, le combat des anthropologues, historiens et autres littéraires a fait changer cette vision étriquée, eurocentriste. De nos jours, de nombreuses personnes à travers le monde, ayant eu une telle conception de l’Afrique ont reconsidéré leur position. C’est dans ce contexte que le concept de littérature orale a pu s’imposer pour désigner l’ensemble des productions littéraires qui ne sont pas forcement consignés par écrit. Geneviève Calame-Griaule écrivait à ce titre que " Chaque culture découpe et organise à sa façon, son expression littéraire dans le cadre de l’usage spécifique qu’elle fait de ses productions culturelles. Ce qui comporte une définition spécifique et une classification particulière des genres " (in pour une étude ethnolinguistique des littératures orales africaines, P 28). L’heure n’est plus donc à la stigmatisation qui amenait à définir certaines cultures comme étant de seconde zone, parce qu’elles n’ont pas conséquemment fait usage de l’écrit pour conserver et transmettre les choses du passé. Il s’agit désormais de découvrir les fortunes de ces différentes formes d’expression qui se confondent au patrimoine culturel même des peuples, du moment où il est question de partage et d’échanges interculturels. Le monde qui ambitionne de devenir un village planétaire a tout intérêt à profiter de ce rendez-vous du donner et du recevoir. C’est dans ce sens qu’il convient de saluer la parution de l’ouvrage de 205 pages qui a pour titre : Oralité et écriture : la littérature écrite face aux défis de la parole traditionnelle. Publié en 2009 par l’Agence Universitaire de la Francophonie et le Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique du Burkina Faso, ce livre est une occasion de plus qui permet à des chercheurs, de restituer l’importance de la parole aux côtés d’autres canaux de communication de plus en plus sophistiqués. Sous la direction du Pr Alain Joseph Sissao, une dizaine de chercheurs africains et européens ont produit d’excellents articles qui revisitent les richesses de l’oralité dans ses rapports actuels et possibles avec l’écrit. La nécessaire complémentarité de ces deux " champs " est un leitmotiv pour le coordonnateur qui a déjà publié de nombreux écrits dans ce sens. Dans la préface du présent ouvrage, il insiste du reste sur la nécessité d’" aborder l’écriture et l’oralité non plus comme modalités antagonistes, mais comme champs problématiques complémentaires qu’il convient de scruter avec objectivité et esprit d’ouverture. " Cet engagement marque le ton de l’œuvre dans lequel, le comparatisme lorsqu’il a lieu, vise plus à retrouver les profondeurs communes entre différentes cultures que les points d’exclusion. Tout en montrant ce lien, la première partie du livre (qui en compte deux) nous rappelle les enseignements du sage de Bandiagara Ahmadou Hampaté Bâ qui disait qu’en Afrique, " chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ". Certes, les vieillards africains ne sont pas les seuls dépositaires de la tradition, mais cette citation pose la problématique de la collecte des textes oraux dont il est question dès l’entame de cet ouvrage collectif. Si l’écrit permet à la parole déclamée dans des contextes sociologiques et artistiques particuliers d’aller loin et d’être de ce fait lu par beaucoup plus de personnes, la mise de l’oral à l’écrit ne se fait pas sans précaution minimale. Ce sont ces pistes qu’explorent Julia Ogier-Guindo et Clément Dili Palaî en partant d’expériences de recherche lié à des milieux culturels différents (Mali, Nouvelle-Calédonie, Cameroun). Gabriel Kuitche Fonkon analysant un genre de l’oralité produit dans une langue africaine démontre davantage la valeur littéraire du texte oral. Il montre comment la présence de l’oral dans l’écrit est une richesse aussi bien sur le plan stylistique que culturel. Cela est du reste confirmé dans la fin de l’ouvrage par Alain Sissao qui décrypte la langue de Kourouma à travers un écrit sur Allah n’est pas obligé. L’auteur du mythique Soleils des indépendances (roman que les Africains devraient relire en cette période de célébration du cinquantenaire des indépendances dans de nombreux pays sur le continent) rappelons-le, avait su créer un style qui permet à la culture africaine de s’exprimer aisément dans des écrits pour la postérité avec une langue d’emprunt. Ludovic Obiang et Nadège Mézié, dans leur analyse des genres de l’oralité, montrent que la diversité de forme et de contenu du genre oral fait que celui-ci englobe plusieurs autres moyens d’expression que la simple parole. Ils fournissent par là même, assez de matières à Jean-Foucault qui théorise sur la primauté de l’oral sur l’écrit. " L’écrivain ne travaille pas avec une autre matière que celle provenant de l’oralité intime pour produire son œuvre à l’étape de brouillon mental où vont se fixer peu à peu mots et phrases. En ce sens, ce qu’on appelle écriture est toujours une phase seconde… ", écrit-il page 81. La deuxième partie de l’ouvrage qui parle d’ " Écriture et oralité " tente de voir les rapports possibles entre ces deux modes de communication. Rose-Marie Gregori et Dominique Verdoni, tout en insistant sur la valeur patrimoniale (tangible ?) de la langue support du texte orale montre les degrés possibles du passage de l’oral à l’écrit à partir des réalités tant historiques que socio-culturelles. La parole aurait une telle prestance une telle force qu’il n’est pas aisé de l’emprisonner dans des signes graphiques et lui laisser garder toute son aura. Lila Medjahed montre ainsi un exemple de cas où, le mot écrit emprunte la rythmique de l’oral, pour permettre à des jeunes issus de l’immigration de dire leur vie réelle en France. On comprend ainsi comment la culture orale peut façonner le mode d’expression écrite. C’est à partir d’une vision transculturelle qu’il conviendrait de penser l’usage des moyens modernes de conservation des textes de l’oralité.
C’est presqu’avec amertume que Denis Douyon constate que les maître de la parole, les fameux nyamakala du Mali font très peu usage de l’écrit. Auraient-ils pour autant peur de l’écrit ? L’auteur qui est enseignant-chercheur à l’université de Bamako avance une hypothèse intéressante en ces termes : " Certains pensent que les griots n’écrivent pas pour la simple raison que le griot ne doit pas dire n’importe quoi à n’importe qui, alors que l’écriture est un moyen de communication qui s’adresse à n’importe qui, sans distinction de rang ni de statut, ce qui est contraire au principe de fonctionnement du jeliya ", P. 191. Cela vient nous rappeler le lien très fort entre oralité et contexte socio-culturel, chose qui n’est pas fondamentale avec bien d’autres moyens de communication où la forme et le contenue s’accommode aisément de la robe de l’impersonnel culturel et social. L’ethnologue africain, Pr. Sorry Camara de l’Université de Bordeaux nous le rappelle d’ailleurs. Parlant des genres de l’oralité africaine, il affirmait qu’ " ils sont censés transmettre des messages non pas à une élite rompue aux exercices abstraits mais au peuple. " C’est bon à savoir

Par Ludovic O Kibora

Une histoire d’âne qui parle, contée

par Alfred Yambangba Sawadogo


De nombreux lecteurs l’ont découvert en 2001, lorsqu’il publia chez l’Harmattan un ouvrage simple et objectif intitulé le Président Thomas Sankara. Pourtant, à l’époque déjà, il était à sa quatrième publication. Puis suivront quatre autres dont cette nouvelle au titre bien parlant : Un âne étrange qui vient de sortir chez le même éditeur de la rue des écoles à Paris. Auteur très prolixe, Alfred Yambangba Sawadogo, est un militant très actif de la société civile (premier directeur du Bureau de suivi des ONG sous la révolution) dans le domaine de l’agriculture, de l’environnement, voire du développement durable tout court. Ses nombreuses occupations lui laissent cependant le temps d’écrire des choses plaisantes qui enrichissent le patrimoine littéraire burkinabè. Des histoires d’âne qui parlent, nous en avons tous certainement entendu parler quelque part aux carrefours de nos années en culottes courtes. Mais, la version Alfred Sawadogo a plus que du piquant. Ici où ailleurs, le chien est dit l’ami de l’homme, cela n’empêche pas de nombreux hommes à le préférer bien cuit dans leurs assiettes. Cherchez le carnivore ! Qui a dit que " l’homme est un être ondoyant et divers " ? L’âne aussi rend de nombreux services sous nos cieux où les durs labeurs liés à l’exploitation de la terre et des ressources naturelles nécessitent une force…ânesque. Pourtant, malgré l’apport social du bourricot (certains zouaves en feraient même des maîtresses occasionnelles), il reçoit pour la moindre peccadille, le moindre caprice, des coups barbares dignes d’un autre âge. De là à l’amener à parler, il n’y a qu’un pas. Pas que l’homme de Tikaré a franchi avec style et méthode. Un âne qui parle, ça fait toujours désordre dans un environnement social. Passé l’étape de la curiosité, les intrigues s’installent. Imagination fertile ? Idée géniale ! Entre malice didactique et saupoudrage humoristique, Alfred Sawadogo s’adonne à une véritable satire sociale, en disant tout haut ce qu’on murmure tout bas dans nos villages en estimant que ça n’existe qu’ailleurs, chez l’autre, loin derrière les collines, pour ne pas dire derrière les océans. Même le politique en prend pour son grade. Belles leçons de morales (au pluriel s’il vous plait) que cette nouvelle de 88 pages qui se laisse dévorer plus allègrement qu’un saucisson… d’âne. Et puis, on en apprend des choses et d’autres. Question à deux sous à tout moorephone : Savez-vous ce qu’est un yaglintiiga ? Suivez le guide : " le mot est de la langue du terroir. Sans équivalent en français, il désigne l’homme ou la descendance d’un homme qui a eu des rapports coupables avec une ânesse ; la descendance est frappée d’indignité au même titre que l’auteur de l’acte… " La suite, vous la lirez dans l’ouvrage et vous comprendrez aisément pourquoi toutes les vérités ne sont pas bonnes. Malheureusement, la maman de Wati ne sut pas retenir la leçon. A bon entendeur…Bonne lecture !

Par Ludovic O. Kibora

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