France-Burkina : Pourquoi un ambassadeur militaire à Ouagadougou

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Le Gal Beth (à droite de B. Compaoré) en visite au Burkina en 2008

Militaire de terrain (« africain » : Djibouti et Tchad) au sein des unités de combat parmi les plus mythiques de l’armée de terre française (le 2ème REP et la 13ème DBLE), excellemment formé (Saint-Cyr, Ecole de guerre, IHEDN, etc.), le colonel Emmanuel Beth va rejoindre, en 2000, le cabinet du Premier ministre en tant qu’adjoint terre du chef du cabinet militaire.

Si Jacques Chirac est toujours à l’Elysée, à Matignon le socialiste Lionel Jospin a pris la suite de Alain Juppé. C’est alors – depuis le 1er août 1998 – le contre-amiral Alain Dumontet (ex-commandant du porte-hélicoptères Jeanne d’Arc et futur commandant de la Force armée navale) qui est chef du cabinet militaire de Jospin. En 2002, la réélection de Chirac à la présidence de la République et la nomination de Jean-Pierre Raffarin au poste de premier ministre vont mettre fin à la troisième cohabitation (la plus longue : cinq ans !) et, du même coup, au séjour de Beth à Matignon (Raffarin va le garder auprès de lui jusqu’au 30 septembre 2002 ; il sera alors remplacé par le général de brigade aérienne Stéphane Abrial, aujourd’hui un des patrons de l’OTAN).

Le 1er août 2002, Beth obtient ses deux premières étoiles : général de brigade, et se voit confier le commandement de la 11ème brigade parachutiste à Balma, non loin de Toulouse. La 11ème BP, qui a été créée en 1999, est l’héritière de l’histoire tourmentée de notre armée au sein de l’empire colonial français, tout particulièrement en Algérie. Cette brigade, considérée comme une unité d’élite, a été fondée pour être capable de se « projeter dans l’urgence afin de fournir une réponse à une situation de crise ». Cela tombe bien : dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, la crise ivoiro-ivoirienne prend une nouvelle tournure et la France se retrouve dans une situation diplomatico-militaire inextricable.

Dès le mardi 1er octobre 2002, un « état-major tactique » de l’armée française, composé de 70 officiers de la 11ème BP, dirigé par Beth, va débarquer à Abidjan afin d’y appuyer les forces françaises « prépositionnées » dans la capitale ivoirienne. Il va prendre le commandement du dispositif militaire mis en place par Paris. Objectif de la France : « Il n’est pas question de nous substituer à la Côte d’Ivoire mais il n’est pas question de fuir nos responsabilités ». Commentaire de Adrien Jaulmes, envoyé spécial du quotidien Le Figaro à Bouaké, le fief des « rebelles » (Le Figaro du 3 octobre 2002) : « Tout en se défendant de prendre parti dans la guerre civile qui coupe depuis 15 jours la Côte d’Ivoire en deux, la France offre, en gardant ses troupes stationnées sur la route des mutins, un répit au régime légal du président Gbagbo. A l’abri du dispositif français, les forces armées nationales ivoiriennes (FANCI) ont commencé ce week-end à reconstituer un semblant de front face à une mutinerie bien armée et bien organisée dont l’avance semblait à ses débuts irrésistibles ».

La détérioration de la situation ivoirienne va amener les responsables politiques français à mettre en place « l’opération Licorne » dont le commandement va être confié à Beth. Une intervention qui se fonde sur « trois principes » : « Un appui aux autorités démocratiques et légitimement élues, la volonté de préserver l’intégrité et la souveraineté de la Côte d’Ivoire et enfin un soutien à tous les efforts de médiation régionale ».

Alors que le devenir politique de la République de Côte d’Ivoire était l’objet d’interminables discussions à Marcoussis, en France, les premiers éléments de la force de paix ouest-africaine vont débarquer à Abidjan au début de l’année 2003. Beth et « l’opération Licorne » (2.500 soldats) sécurisent la « ligne de non-franchissement entre le Nord et le Sud » (800 km). Le départ de Beth et de ses 70 officiers de « l’état-major tactique » était cependant programmé pour la fin du mois de janvier 2003. Dans les faits, compte tenu de la difficulté pour les « Ouest-Africains » – qui assuraient la relève – à se mettre en place, Beth va rester à la tête de « Licorne » du 1er octobre 2002 au 30 mai 2003. Il sera alors remplacé par le général Pierre Michel Joana, ancien sous-chef d’état-major « OPS-LOG » de l’EMAT puis, à compter du 3 juin 2004 par le général Henri Poncet (« Licorne » a, à ce jour, connu neuf commandants !).

En Côte d’Ivoire, Beth a vécu des événements politico-militaires majeurs. La multiplication des médiations, les deux visites particulièrement délicates du ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin (27 novembre 2002 et 3 janvier 2003), et l’exfiltration d’Alassane Ouattara et de ses proches, les affrontements dans l’Ouest, notamment à Man et à Danané puis à Duékoué au début de l’année 2003 au cours desquels les militaires français vont être confrontés à leur premier accrochage meurtrier, les tensions et les manifestations anti-françaises à Abidjan à la suite de la signature de l’accord de Marcoussis et de la nomination de Seydou Diarra comme Premier ministre d’un gouvernement de réconciliation nationale, tensions qui vont conduire au renforcement de « l’opération Licorne » (3.000 puis 4.000 hommes), l’adoption de la résolution 1479 des Nations unies (13 mai 2003) qui crée une Mission des Nations unies en Côte d’Ivoire (Minuci). A l’issue de son séjour en Côte d’Ivoire, il dira : « On ne conduit pas une telle opération sans y laisser une part de soi-même ».

Lors d’une conférence sur le maintien de la paix en Afrique sub-saharienne organisée à Bruxelles par l’Assemblée de l’Union européenne (20-21 septembre 2005), Beth va développer les leçons qui, selon lui, doivent être tirées de « l’opération Licorne ». Il soulignera tout d’abord que « la crise ivoirienne ne remonte pas au 19 septembre 2002, mais à la succession mal négociée du président Houphouët-Boigny. Celui-ci n’a pas pris de précautions quant à sa suite, et la situation est devenue volatile ». Marcoussis lui semblera « fondamental et nécessaire » ; il ajoutera : « Je pense qu’il n’y a pas de solution militaire à cette crise […] Aucune solution de sortie de crise ne pourrait se faire sans la France et la communauté internationale ».

Il faut, nous dit Beth, « ne pas créer les conditions de l’irréparable […] L’action doit être réversible, et il faut toujours chercher à privilégier toute initiative de paix, alors que des acteurs veulent nous conduire vers l’affrontement. Il faut une importante capacité de discernement » tandis que « la complémentarité des acteurs joue un rôle indispensable […] L’action militaire seule ne peut rien. Les organisations internationales et les organisations non gouvernementales (ONG) ont un rôle important à jouer ». Il ajoutera, sans plus de précisions hélas : « Je tiens à souligner l’importance de la subsidiarité, à partir du moment où tout peut prendre un tour démesuré ».

Sans s’aventurer sur le terrain politique (qui, dit-il, lui « échappe »), Beth notera les limites des actions menées par les militaires en matière de maintien de la paix. Soulignant « qu’il aurait été malvenu que la France gère seule cette crise », il ajoutera : « Deux aspects sont à noter sur le plan du témoignage : en début de crise, la Force aurait pu reconduire les rebelles à la frontière Nord mais les politiques auraient refusé : cela ouvrait des possibilités de coups d’Etat et c’était donc inacceptable ; alors qu’en janvier 2003, les forces françaises faisaient face aux pires avanies [la retranscription parle « d’avaries », mais je pense qu’il s’agit plutôt « d’avanies »], elles auraient pu, lassées, se retirer et laisser un pays aux mains des rebelles, non reconnus par la communauté internationale, politiquement encore ce n’était pas possible ».

Ayant quitté la Côte d’Ivoire au printemps 2003, Beth va être nommé à la direction du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’état-major des armées.

A suivre

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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