France-Burkina : Pourquoi un ambassadeur militaire à Ouagadougou

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Gal Emmanuel BETH

Paris ne commente pas. C’est le compte-rendu du conseil burkinabè des ministres du 4 août 2010 qui nous a appris que « au terme de ses délibérations, le conseil a approuvé la nomination du général de corps d’armée Emmanuel Beth en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès du Burkina Faso avec résidence à Ouagadougou ».

C’est le deuxième officier général qui, en quelques semaines, rejoint la diplomatie française (le général d’armée Roland Gilles a été nommé ambassadeur en Bosnie-Herzégovine – cf. LDD France 0569/Vendredi 16 juillet 2010). Depuis « l’affaire Michel Germaneau », la France aime à « battre le tambour » (un préfet ici, un général là ; une « cité » ici, un camp de « roms » là).

Cinquante ans après les indépendances, et alors que nos armées sont à la recherche d’une nouvelle raison d’être sur le continent africain (devenir diplomate ?), est-ce la nostalgie de la « colonne Voulet-Chanoine » qui, partie de Dakar pour conquérir le Tchad, sema la terreur dans toute la zone sahélienne ? Ou bien, plus « diplomatiquement », la prise de conscience de notre responsabilité à l’égard de nos amis africains ? Ce pourrait être, encore, un alignement de Paris sur Washington qui a fait, justement, de Ouagadougou sa place forte dans son combat contre AQMI (cf. LDD Burkina Faso 0226/Jeudi 1er juillet 2010).

Notre ambassade à Ouagadougou, depuis quelques mois, multiplie les messages d’alerte à l’attention de nos compatriotes au Burkina Faso. La zone ne serait pas sûre et les enlèvements « d’occidentaux » seraient à l’ordre du jour ! François Goldblatt, notre ambassadeur à Ouagadougou, évoquait dans un entretien accordé à Sidwaya à l’occasion du 14 juillet, « la lutte contre les menaces transversales qui nous sont communes : le terrorisme, le trafic de drogue, le fondamentalisme religieux ». Ce que Goldblatt ne disait pas alors (mais le savait-il déjà ?), c’est qu’il allait quitter la capitale burkinabè pour céder la place à un général 4 étoiles. Et pas n’importe lequel : Emmanuel Beth, un vieux routier de l’Afrique noire, premier patron de « Licorne » en 2002 !

Goldblatt était à Ouaga depuis près de quatre ans (cf. LDD Burkina Faso 0115/Mardi 21 novembre 2006). C’était sa première expérience en tant qu’ambassadeur (il était auparavant premier conseiller à New Delhi) et sa première expérience africaine. Il entrait dans la diplomatie (1er juin 1988) alors que Blaise Compaoré était déjà au pouvoir (15 octobre 1987), c’est dire que notre ambassadeur avait un sérieux gap à combler et que sa formation « économique » (c’est un HEC, licencié en droit, IEP-Paris et ENA, par ailleurs titulaire d’un DEA d’économie appliquée) ne le disposait pas vraiment à comprendre les arcanes de la géopolitique ouest-africaine. Autant dire qu’il a développé une vision un peu « raide » de l’Afrique noire, sa bonne volonté ne suffisant pas à lui apporter cette souplesse comportementale nécessaire à l’exercice de sa fonction. Est-ce à dire qu’un général 4 étoiles sera plus en adéquation dans le contexte actuel ? L’Elysée peut le penser (étant entendu que personne, dans le contexte actuel, ne songera à demander le point de vue du Quai d’Orsay !).

Les confins sahélo-sahariens seraient devenus une zone à risques, la situation n’est pas stabilisée au Niger ; au Mali, le général d’armée Amadou Toumani Touré, président de la République, va probablement laisser la place à un « civil » lors de la prochaine élection 2012. A Abidjan, la présidentielle d’octobre 2005 sera organisée (au mieux) en octobre 2010 ; et si cela ne se produisait pas on peut penser que l’axe Abidjan-Ouagadougou en subirait les effets collatéraux (pour ne pas dire plus). A Ouagadougou, Blaise Compaoré va rempiler (sans surprise) pour cinq ans à la suite de la présidentielle du 21 novembre 2010 (dans tout juste trois mois). C’est dire que Ouaga est le centre de gravité du triangle Abidjan/Bamako/Niamey. Voilà pour le contexte. Pour le reste, ce sera le job de Beth.

Emmanuel Beth est né le 15 septembre 1952 (il est de huit ans l’aîné de Goldblatt !) à Cherchell, petit port à environ 90 km à l’Ouest d’Alger. C’était, avant la Deuxième guerre mondiale, une « petite ville paisible de retraités, assise sur les contreforts des massifs de Beni Menaess ». Au lendemain du débarquement US en Afrique du Nord, la « France Libre » y a implanté, à compter de 1942, une école militaire qui assurera par la suite, jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, la formation des officiers de réserve de notre armée de terre. Beth appartient à une famille d’officiers (il a deux frères, Bruno et Frédéric, qui sont également des généraux, Frédéric Beth venant de prendre le commandant du COS en charge des opérations spéciales). En 1972, tout naturellement, il rejoint la promotion « de Linares » de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr. A sa sortie, il intègre l’école d’application de l’infanterie à Montpellier.

Promu lieutenant en 1975, il va bientôt être nommé à la tête d’une section de combat de la 13ème demi-brigade de la Légion étrangère (DBLE) basée à Arta, au poste « Lieutenant-Colonel Amilakvari ». Nous sommes en 1976, le Territoire des Afars et des Issas est en route vers l’indépendance et la situation y est tendue. La 13ème DBLE est chargée du maintien de l’ordre dans les « quartiers populaires » et sera confrontée à la prise en otage par des « terroristes » Issas d’un car scolaire transportant trente et un enfants ; l’assaut donné par les Français fera deux morts parmi les jeunes passagers. Beth restera à Djibouti jusqu’en 1978. Retour au 2ème Régiment étranger parachutiste (2ème REP) installé à Calvi, en Corse, depuis décembre 1963 après avoir quitté l’Algérie puis Bou-Sfer, non loin de Mers el-Kébir, en Tunisie. Il y commandera une section d’éclairage et de renseignement, sera promu capitaine en 1979, effectuera un nouveau séjour à Djibouti avant de prendre la tête d’une compagnie de combat de la 13ème DBLE.

En 1983, il va diriger une compagnie des classes préparatoires aux grandes écoles du Collège militaire de Saint-Cyr L’Ecole. Le guerrier va se faire « pédago ». Le 1er octobre 1984, il est promu chef de bataillon et deux ans plus tard il devient officier renseignement de la 11ème Division militaire territoriale à Paris. Stagiaire de l’Ecole supérieure de guerre en 1987, il est promu au grade de lieutenant-colonel le 1er octobre 1989. Retour à Calvi au 2ème REP. Il y prend la tête du Bureau Opérations Instruction. Nouveau séjour en Afrique. Cette fois c’est le Tchad. Officier opération en décembre 1990, il sera commandant en second du détachement « Terre Épervier » (février-juin 1991) alors que Idriss Déby est entré en rébellion contre Hissène Habré et qu’après avoir multiplié les coups de boutoirs contre N’Djamena, il va finir par l’en déloger.

Retour à Paris en 1991. Il est nommé à l’état-major de l’armée de terre en tant qu’officier rédacteur au bureau Etudes cellule « infanterie TAP » pour y rédiger un Livre blanc sur les forces projetables. Il regagnera Djibouti, au sein de la 13ème DBLE, en 1994 en tant que chef de corps. Le 1er décembre 1994, il obtient ses galons de colonel. En 1996, c’est à nouveau Paris. Il est nommé à la direction de la section « études » de l’Inspection de l’Infanterie. En 1999, il est auditeur de la 51ème session de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et de la 48ème session du Centre des hautes études militaires, avant d’être nommé chef du service « session nationale » au sein de la direction des études, de la prospectives et des formations de l’IHEDN.

A suivre

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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