France-Burkina : Pourquoi un ambassadeur militaire à Ouagadougou (3/5)

Emmanuel Beth, de retour à Paris après près d’une année passée en Côte d’Ivoire au commandement de « l’opération Licorne » (cf. LDD Burkina Faso 0231/Jeudi 19 août 2010), va se voir confier la direction du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’état-major des armées.

Installé sur l’îlot Saint-Germain, à Paris (l’îlot Saint-Germain regroupe le ministère de la Défense, l’état-major des armées et l’état-major de l’armée de terre au 231 boulevard Saint-Germain ; a noter que l’état-major de l’armée vient de fêter ses 120 ans : il a été créé le 6 mai 1890), le CPCO est l’outil opérationnel du chef d’état-major des armées (CEMA) ; il assure une veille stratégique (VS) qui concerne quatre pôles : Territoire national, Europe, Afrique, Monde, permettant ainsi (parmi d’autres missions) « d’anticiper les crises partout où les intérêts français sont concernés et de conduire les opérations en cours ». Ce poste, dira Beth, « me permet de connaître la nature de l’ensemble des crises dans le monde ».

Le 1er novembre 2005, il obtiendra une troisième étoile : il a 53 ans ; il est promu général de division. Par décret publié au Journal officiel du jeudi 29 juin 2006, il sera nommé directeur de la Direction de la coopération militaire et de défense (DCSD) au ministère des Affaires étrangères. J’ai expliqué récemment (cf. LDD France 0570/Lundi 16 août 2010) ce qu’était la DCSD. Elle va permettre à Beth de parcourir l’Afrique et de rencontrer ses chefs d’Etat. Mais aussi de réfléchir à ce que doit être la politique de sécurité et de défense de la France vis-à-vis de ses partenaires africains. Notamment dans le cadre des forums de l’IHEDN sur le continent africain, les FICA, dont la 11ème édition a été organisée du 25 mai au 3 juin 2010 sur le thème : « La gestion des nouveaux enjeux de sécurité sur le continent africain ».

Dans son allocution d’ouverture, Beth a notamment affirmé : « Il n’est plus à l’ordre du jour de faire de la substitution. Il s’agit, désormais, chacun ici en est sans doute convaincu, de réfléchir ensemble aux défis actuels, d’exprimer les attentes, et de rechercher les meilleures réponses. Notre message est celui d’une politique française rénovée en profondeur, qui bouge, qui s’inscrit dans un cadre multilatéral et européen, qui est à l’écoute et qui propose des actions concrètes […] L’Afrique est un partenaire économique, culturel, scientifique et technique. Elle est aussi, dans le domaine de la paix et de la sécurité, un partenaire naturel. Notre rôle est d’accompagner une « réponse africaine » aux enjeux d’aujourd’hui, pour autant qu’elle ait besoin de l’être et que nous soyons sollicités. Notre aspiration n’est pas d’observer l’histoire en marche mais d’adopter une démarche proactive et de partager un destin commun afin que tous ceux qui le souhaitent engagent leur volonté et leurs moyens d’aller plus loin ».

Beth, dans cette allocution, va au-delà de la sphère de la stricte « coopération militaire française ». Il faut se réjouir de la qualité des réflexions menées, année après année, dans le cadre des FICA, même si on peut s’interroger sur le fait que cette réflexion soit développée dans un cadre (quasi) « militaire » quand les « civils » qui devraient en être les vecteurs se préoccupent bien plus des contingences politico-affairistes que de la géopolitique du monde contemporain.

Voilà donc Emmanuel Beth qui, à 58 ans, change son fusil d’épaule. Promu général de corps d’armée (4 étoiles) le 1er octobre 2007, il vient d’être nommé ambassadeur de France au Burkina Faso. Ouagadougou ne sera pas une découverte pour lui. Il connaît bien le pays ; il connaît bien ses hommes. Il y était en visite officielle du 12 au 17 mai 2008 pour y « constater la bonne santé de la coopération militaire franco-burkinabè fondée sur une confiance sans faille et une contribution équilibrée des deux partenaires ». L’objectif de cette visite (alors que le Burkina Faso allait déployer au Darfour le bataillon « Laafi ») était aussi de « pérenniser l’action de la France dans un contexte régional et continental en pleine évolution ».

« En pleine évolution », c’est un euphémisme. Beth va débarquer à Ouaga alors que la sous-région est en ébullition politique et que les militaires y demeurent des jokers dans un contexte d’insécurité aggravée (même si je pense que le bien fondé de cette aggravation relève aussi de la désinformation et de l’instrumentalisation). La fin de l’année 2010 risque d’être difficile à gérer. Non pas tant du fait de la présidentielle au Burkina Faso (21 novembre 2010) que de la situation qui prévaut en Côte d’Ivoire. Une situation que Beth connaît bien. S’il était inévitable que Laurent Gbagbo, dès lors que l’on était entré dans l’année 2010, n’irait pas à la confrontation dans le cadre d’une élection avant d’avoir fêté le cinquantenaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire et bouclé son deuxième mandat, il lui est difficile de repousser à nouveau une échéance qui n’a plus de date butoir. Cependant, désormais, Gbagbo craint bien moins ses « opposants » (Henri Konan Bédié, viré du pouvoir en 1999, et Alassane Ouattara dont les affidés espèrent depuis… dix-sept ans qu’il va y accéder) que les « ultras » de son propre camp ; ou, plus exactement, du camp de… Simone Gbagbo.

Alors que le FPI tend à lui échapper et que les Patriotes sont sous la coupe de « Madame Simone » (qui affirme de plus en plus son autonomie politique vis-à-vis de Monsieur Gbagbo !), Gbagbo est parti chercher du côté de l’armée (ce qui ne manque pas de sel de la part d’une personnalité membre de « l’Internationale socialiste » !) les défenseurs des « valeurs républicaines [qui] sont aujourd’hui combattues et foulées aux pieds ». « Le comportement des militaires ivoiriens, à travers leurs chefs, à valeur d’exemple ». O.K. ! Le 3 août 2010, Gbagbo a donc décidé de promouvoir les chefs des armées (y compris la gendarmerie). Un acte « symbolique » souligne Abidjan, rappelant que le chef de l’Etat est le chef suprême des armées et que la promotion aux grades de colonel major et de général relève exclusivement de la compétence du président de la République (personne ne fera remarquer, d’ailleurs, que Gbagbo n’est qu’un président de la République « par défaut »).

Il s’agit, dit Gbagbo, « d’abord de renforcer la solidarité au sein de l’armée nationale et [de] réaffirmer l’autorité des chefs militaires ; ensuite, [d’] appeler à l’unité de l’armée nationale ; enfin, [de] mettre un terme définitif aux rumeurs et spéculations fantaisistes ». Voilà donc l’armée, dont « la solidarité, la loyauté et le devoir de service […] n’ont jamais été ébranlés », érigée en « symbole de la résistance et de l’espérance » après que « dans un élan unanime de solidarité [elle ait] formé un glacis défensif autour du président de la République et de l’ensemble des Ivoiriens, pour organiser la résistance et défendre la patrie ».

Tout cela sonne comme un avertissement aux forces « rebelles », à la communauté sous-régionale et à la communauté internationale et un joli « cirage de pompes » des officiers généraux : l’armée ivoirienne serait le dernier bastion en charge de la défense des valeurs de la République (c’est oublier, un peu vite, 1999 et tout le reste… !). C’est aussi un avertissement à ceux qui, au sein du FPI et de ses « démembrements », pourraient avoir l’ambition de « rouler pour Madame Simone » dès lors qu’il apparaît que Monsieur Gbagbo « va dans le mur ». C’est dire qu’à Ouaga, Beth va avoir un œil sur ce qui se passe à Abidjan. Ou, plus exactement, les deux yeux bien ouverts sur l’évolution de la crise « ivoiro-ivoirienne » qui va prendre une autre ampleur, et sur ses effets collatéraux sur l’axe Ouaga-Abidjan. Et donc Abidjan-Ouaga-Paris.

A suivre

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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