France-Burkina : Pourquoi un ambassadeur militaire à Ouagadougou (5/5)

8 juillet 2009. Devant le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), à Washington, le général Emmanuel Beth, directeur de la Coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères et européennes, présentait un exposé sur la coopération française en Afrique en matière de défense et de sécurité.

Il mettra l’accent sur le fait que l’action que mène la France s’inscrit dans le cadre plus large d’une collaboration avec l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis et qu’elle porte, prioritairement, sur la formation en matière de sécurité, qu’il s’agisse de militaires, de policiers, des autorités civiles ou des responsables d’ONG.

Les priorités géopolitiques, dira-t-il, concernent le golfe de Guinée, le golfe d’Aden et les espaces « gris » de la zone sahélo-saharienne où sévissent le terrorisme ainsi que les trafics de drogue et d’êtres humains. En un mot, Washington et Paris, même combat. Ce qui ne peut que réjouir Barack Obama qui, lors du 60ème anniversaire de l’OTAN à Strasbourg (vendredi 3 avril 2009), avait souligné que la France « reconnaît que le fait qu’Al-Qaida puisse exploiter des sanctuaires, lesquels pourraient être utilisés pour lancer des attentats, constitue une menace non seulement pour les Etats-Unis mais aussi pour l’Europe ». Il ajoutait : « En fait, il est plus vraisemblable, probable, qu’Al-Qaida soit davantage capable de procéder à des attentats graves en Europe qu’aux Etats-Unis, compte tenu de la proximité ».

L’arrivée de Beth à la tête de l’ambassade de France à Ouagadougou se situe dans un moment de grande tension au sein de la zone sahélo-saharienne. « Assassinat » de notre compatriote Michel Germaneau le 25 juillet 2010 après l’échec d’une opération militaire franco-mauritanienne contre AQMI le 22 juillet 2010 ; proclamation par AQMI, le 16 août 2010, selon laquelle Nicolas Sarkozy étant un « ennemi de Dieu », les djihadistes ne « resteront jamais tranquilles tant que le sang français n’aura pas été versé » ; libération le lundi 23 août 2010, de deux Espagnols détenus depuis neuf mois, libération présentée comme « une leçon pour les services secrets français ».

A noter que, enlevés en Mauritanie et relâchés dans le Nord du Mali, les deux Espagnols ont regagné Barcelone via… Ouaga où Soraya Rodriguez, la secrétaire d’Etat à la Coopération était venue les accueillir. Commentaire de La Voix de l’Amérique : « Le transit par Ouagadougou s’explique par les efforts déployés par les autorités du Burkina Faso pour obtenir la libération des otages ». C’était déjà le Burkina Faso qui avait facilité récemment la libération d’otages italiens (cf. LDD Burkina Faso 0217/Jeudi 17 juin 2010).

Faut-il se focaliser, en matière de relations internationales avec les pays de la zone sahélo-saharienne, sur les questions « sécuritaires » ? En faisant de Ouaga un pôle de fixation des moyens « occidentaux » (même s’ils affirment être là en partenariat avec les pays africains de la zone) de lutte contre AQMI, n’est-ce pas placer le Burkina Faso dans le collimateur de tous les mafieux (seraient-ils « islamiques ») qui infestent la sous-région ? Nommer un général (et pas n’importe lequel) ambassadeur de France à Ouagadougou, n’est-ce pas « battre le tambour » dans une région qui a déjà eu à pâtir de « va-t-en guerre » ivoiriens, libériens, angolais et d’ailleurs ?

La collusion apparente entre les intérêts américains et les intérêts européens (tout particulièrement les pays méditerranéens : Espagne, France, Italie, les plus concernés par la situation dans la zone sahélo-saharienne) est régulièrement dénoncée. Collusion qui viserait à instituer « une présence occidentale durable pour « sécuriser » des sources d’approvisionnement énergétiques » (L’Humanité de ce matin, mardi 24 août 2010, dans un papier signé de Hassane Zerrouky intitulé : « Pourquoi le Sahel est dans le collimateur occidental »). Pétrole, gaz, or, uranium… seraient l’objectif des « occidentaux ».

La participation de Janet Napolitano, secrétaire US à la Sécurité intérieure, à la conférence européenne de Tolède (Espagne), le 17 janvier 2010, en l’absence des pays africains concernés, avait déjà été présentée comme la volonté de mettre « les Européens à l’heure américaine », qui serait une heure non seulement pro-israélienne mais anti-arabe. Quelques mois plus tard, c’est à Alger que se retrouveront les chefs de la diplomatie des sept pays de la zone sahélo-saharienne (Algérie, Mali, Mauritanie, Tchad, Libye, Niger, Burkina Faso) tandis que Antonio Camacho, secrétaire d’Etat espagnol à la Sécurité, mettra de l’eau dans le vin de l’Espagne (qui présidait alors l’UE) : « L’Espagne ne prône pas uniquement une stratégie de lutte contre le terrorisme, dira-t-il, mais aussi la mise en place d’une politique d’investissement qui permet de contrôler des régions qui ne sont parfois même pas contrôlées par leur propre gouvernement ». L’Algérie, qui a une frontière de 3.700 km avec quatre pays sahéliens, n’a pas manqué de souligner que « le Sahel ne doit pas être surmédiatisé comme on tente de le faire un peu trop. Nous devons faire en sorte que les pays de la région gèrent eux-mêmes ce problème » (Mourad Medelci, ministre algérien des Affaires étrangères).

Le traitement par les « occidentaux » de cette problématique « terroriste » sous la marque franchisée d’Al-Qaida dans la zone sahélo-saharienne est d’autant plus complexe qu’en Algérie il y aurait un lobby politico-militaire, noyauté par le DRS (Département du renseignement et de la sécurité, ex-Sécurité militaire) du vieux – 71 ans – général-major « stalinien » Mohamed Lamine Mediene, dit Tewfik, qui viserait à entretenir les actes terroristes afin de pérenniser une situation d’insécurité et à amener les « occidentaux » à soutenir l’appareil bureaucratique algérien actuellement au pouvoir.

C’est la thèse que ne cesse de développer Mohamed Larbi Zitout, ancien diplomate algérien qui a démissionné de l’administration en 1995 ; actuellement exilé en Grande-Bretagne, il a fondé plusieurs associations de défense des droits de l’homme avant de créer, en 2007, l’organisation Rachad qui vise à rassembler les opposants au régime. « La preuve que les groupes armés dans le Sahel et le Sahara sont principalement liés aux services secrets algériens, c’est que Abderrazak El Para [de son vrai nom Amar Saïfi], qui a kidnappé les touristes allemands, vit actuellement dans un appartement de l’hôtel Mouflon d’Or au cœur de Ben Aknoun, à Alger, à côté de l’ex-leader [du GSPC] repenti Hassan Hattab. Je défie les autorités algériennes d’amener Abderrazak El Para devant un tribunal en présence d’observateurs des droits de l’homme nationaux et internationaux », affirme Zitout. El Para, ex-numéro 2 du Groupe Salafiste pour la prédication et le combat (GSPC devenu AQMI) qui serait responsable de l’enlèvement de 32 touristes étrangers au Sahara en 2003, est « détenu » en Algérie depuis le 27 octobre 2004 après avoir été « capturé » en mars 2004 au Tibesti tchadien par les « rebelles » du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT) et « récupéré » par les Libyens qui l’ont livré aux Algériens. C’est dire que les imbrications sont complexes entre affaires politiques intérieures algériennes et relations diplomatiques intra-sahélo saharienne sans perdre de vue les implications « occidentales ».

C’est dire aussi que Emmanuel Beth va avoir besoin de toute son expérience militaire, diplomatique et… « africaine » pour mener à bien sa tâche tant il est évident qu’il a été nommé à Ouaga pour faire autre chose que « d’arroser les chrysanthèmes ». Ce qui n’est pas, d’ailleurs, une activité courante dans le pays !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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