Chasse à la « sorcière » au Burkina

Accusées sans la moindre preuve d’être des sorcières ou des « mangeuses d’âme », de pauvres femmes sont systématiquement bannies de leur société au Burkina Faso. Désormais considérées comme parias, la déchéance physique, morale, sociale et psychologique devient leur lot quotidien. Pour sauver leur vie, elles se réfugient au Centre Delwendé de Tanghin à Ouagadougou, où grâce à l’Eglise catholique, elles trouvent soutien, réconfort et apprennent à reconstruire leur personnalité. L’exclusion dont ces pauvres femmes sont victimes est la manifestation des irrédentismes d’une société qui se veut moderne mais qui perd souvent le sens de la mesure devant certaines réalités. Et c’est ainsi que la traque se poursuit dans une indifférence quasi générale.

De pauvres femmes meurent dans l’indifférence totale !

« Il y a eu une épidémie dans mon village qui a tué beaucoup d’enfants, et on m’a accusée d’être responsable de leur mort. Les jeunes ont alors brûlé ma case et les vieux m’ont bannie du village sans que le chef n’intervienne. ». Poko, une sexagénaire a le visage tuméfié. Les coups de bâtons, les jets de pierres, les scarifications avec des objets contondants ont laissé des traces indélébiles sur son corps. Dans la vindicte populaire dont elle a été l’objet, certains voulaient en finir avec elle sur le champ. La mort dans l’âme, Poko a dû fuir son village de Tema-Bokin, bourgade située à 55 Kms de Yako, dans la province du Passoré, Région Nord du Burkina Faso. Aujourd’hui, elle quémande la pitance quotidienne dans les ruelles de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Ployant sous le poids des meurtrissures, elle a l’apparence d’une folle.

Gando, elle, a 80 ans. Elle a été abandonnée en pleine forêt après avoir été battue, avec interdiction de retourner chez elle. Il y a 6 ans, un enfant est mort dans son village. Des doigts accusateurs se sont automatiquement pointés vers la vieille Gando. On l’a soupçonnée d’avoir "mangé" l’âme du petit. Elle s’en est défendue. Mais rien n’y fit. Quelques jours plus tard, des hommes ont promené le cadavre de l’enfant dans le village. Et ils ont affirmé que le petit mort avait frappé à sa porte. C’est, à leurs yeux, la preuve irréfutable qu’elle est coupable, donc elle doit quitter le village. Elle ne voulait pas partir de chez elle. Mais plus personne ne la saluait, ni n’acceptait lui vendre à manger. Un matin, le père de l’enfant décédé est venu la menacer de mort avec une machette. Elle a donc été contrainte de s’enfuir dans la brousse. Elle a marché trois jours et trois nuits avant d’arriver à Ouagadougou. En 1988, une véritable psychose s’était installée dans la ville de Koudougou, à une centaine de kilomètres de Ouagadougou. Tout est parti des décès de jeunes de 20 à 30 ans. Leur famille trouvait cela mystérieux. Consultés, des charlatans ont mis ces décès sur le compte de « sorcières » qu’il fallait rapidement détecter et mettre hors d’état de nuire. Ces féticheurs s’organisent donc par villages et par département pour porter les fétiches censés servir à la détection des présumées sorcières. Ainsi plusieurs femmes seront désignées, bannies de leur foyer, de leur famille et de leur village. Elles entameront une errance à travers la brousse sans nourriture. Certaines mourront d’épuisement et de faim, d’autres se suicideront ou seront tuées par des hommes qui les traquaient. Dans la brousse on pouvait voir des bagages, des ossements de ces personnes qui n’ont pas eu droit à une sépulture décente.

Victimes d’exclusion

La croyance à la sorcellerie a la peau dure au Burkina Faso et dans plusieurs pays africains. Elle est associée au mal. On la distingue du maraboutage et du charlatanisme. Marabouts et charlatans seront considérés comme des personnages spirituels capables de venir en aide à des personnes en difficulté (maladie, problèmes sentimentaux, de foyer, de famille, perte ou recherche d’emploi, élections politiques etc.). Ce qui est ambiguë, c’est que de nombreuses personnes consultent des charlatans pour des règlements de compte ou encore pour faire du mal à une tierce personne. Pourtant, on n’accusera jamais les charlatans d’être sorciers même s’ils ont le pouvoir de faire du mal à autrui. Au Burkina Faso, la sorcellerie a arbitrairement un visage féminin. Celles qui sont taxées de « sorcières » sont des veuves que l’on accuse souvent d’avoir tué leur conjoint, des femmes très âgées, stériles, issues de foyers polygames…Comme Gando et Poko, au terme d’une longue errance, de nombreuses vieilles femmes finissent par échouer au centre Delwendé de Tanghin, au secteur 23 de Ouagadougou. Créé en 1965, le centre Delwendé, qui signifie littéralement « s’adosser à Dieu » en langue nationale mooré, est placé sous la responsabilité de l’Église catholique. Géré par la congrégation des sœurs de Notre-Dame d’Afrique, il fonctionne grâce à la générosité de nombreux donateurs africains et occidentaux, et aussi à une subvention annuelle de l’État. Au regard de la modicité de ses moyens, le centre est confronté à de nombreuses difficultés. Un des dirigeants du centre confie : « Nous avons accueilli ici des hommes politiques, des ministres, des juges et nombre de personnalités. Tous ont promis de faire quelque chose, mais nous n’avons rien vu, même pas une loi pour punir ceux qui se permettent de chasser de pauvres vieilles de leurs cours, de leurs villages quand elles ne sont pas tuées ! ». Il s’insurge particulièrement contre le cas d’une femme qui avait demandé à son mari la permission de rendre visite à sa mère au centre et qui, à son retour, fut sommée par l’époux d’aller « rejoindre sa sorcière de mère ». Chassée du village, elle avait dû, dans sa fuite, abandonner son enfant qui perdra la vie plus tard. Un autre centre existe à Paspanga, un autre quartier de Ouagadougou, au secteur 12. On en trouve également à l’intérieur du pays. Il en est ainsi du centre d’acceuil de Téma Bokin dans le Passoré. Selon la Sœur Rita Tankoano, responsable de la structure, “N’eut été l’existence de nos centres d’accueil, les femmes accusées seraient vouées à une mort certaine”.

Abandonnées à leur triste sort

Les centres existent certes et font œuvre utile. Mais l’absence criarde de moyens est le dénominateur commun des différentes structures. Pourtant, l’affluence est de plus en plus forte. Aujourd’hui, le Centre Delwendé accueille plus de 400 pensionnaires et celui de Paspanga une centaine. La générosité est sporadique. C’est à la limite si ces pauvres femmes ne sont pas abandonnées à leur triste sort ! En 2000, un comité national de lutte contre l’exclusion sociale a été mis en place. L’un de ses axes prioritaires d’intervention était de résorber le problème des " mangeuses d’âmes ".Plus de dix ans après la création de la structure, les résultats se font toujours attendre. Pire, le phénomène de la « chasse aux sorcières » s’exacerbe ! En 2006, une étude menée par le ministère de l’Action sociale et de la Solidarité nationale a montré qu’environ 90% des femmes bannies se suicidaient. Pour la seule année 2009, le Passoré a enregistré 36 suicides liés aux accusations pour sorcellerie sur 100 tentatives. Le texte de loi réprimant l’acte consistant à chasser ces vieilles que les encadreurs et dirigeants des centres d’accueil réclament depuis des années n’a jamais été voté. Dans les contrées du Burkina Faso, face à ces femmes, l’option est donc très claire : « justice expéditive, justice sauvage » ! La sentence est sans pitié. Mais les victimes sont triées sur le volet. « Vous n’entendrez jamais que la femme d’un ministre ou d’un député a été accusée de sorcellerie. Ce sont les vielles sans défense que la société a fini d’exploiter qui paient le plus lourd tribut » s’offusque un responsable d’un centre d’accueil.

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Ce sont les vielles sans défense que la société a fini d’exploiter qui paient le plus lourd tribut

Un drame qui interpelle

La situation des femmes accusées commence à émouvoir plus d’un. Sont de ceux là, Bali Nébié, professeur certifié de Sciences de la vie et de la terre (SVT). Son premier roman : Le crépuscule des ténèbres est une chronique savamment écrite pour mettre à nu "les procès en sorcellerie". Interrogé sur la question des prétendues « mangeuses d’âme », l’écrivain ne fait pas dans la langue de bois : « L’Afrique noire a longtemps été enviée de l’extérieur pour son esprit de solidarité et surtout pour le respect qu’elle voue aux personnes âgées. Plus la personne était âgée, plus elle devenait utile à la communauté qui l’entourait de nombreux soins afin de la garder en vie le plus longtemps possible. Depuis un certain temps, au Burkina en particulier, nous vivons des drames dont les vieilles femmes sont les premières victimes. Je veux parler du phénomène des "mangeuses d’âmes" pour lesquelles nous sommes tristement célèbres dans la sous- région. Pensez-vous que c’est normal d’humilier de vieilles personnes et de les chasser du milieu où elles ont passé une grande partie de leur vie sous prétexte qu’elles auraient mangé l’âme d’un voisin ou de leur propre enfant ? Pour moi, c’est un crime odieux. Il est inadmissible que les autorités politiques, administratives et surtout les intellectuels restent indifférents face à ce drame. »

Avec son film, Delwendé, sous-titré « Lève-toi et marche », le cinéaste burkinabé Pierre Yaméogo a également remuer le couteau dans la plaie. Avec Delwende, le cinéaste démontre, en artiste militant, qu’il croit toujours aux vertus du cinéma pour défendre les droits de la communauté. « Ces « sorcières » sont appelées « mangeuses d’âmes », et je demande où est l’âme pour qu’on puisse la manger ? En fait, les hommes se débarrassent de leurs « sorcières ». C’est vraiment la chasse aux sorcières. J’ai trouvé une femme qui a pu revenir au village parce que sa fille l’a ramenée en disant la vérité. Elle avait été violée par son père qui l’avait mariée de force et avait « fait dénoncer » sa mère, évitant ainsi de devoir révéler sa faute. Cette histoire a inspiré mon film. » Propos du cinéaste.

Une Eglise engagée pour la promotion de la femme

Au Burkina Faso, l’Eglise est très active dans le domaine de la lutte contre toutes les formes de violences faites aux femmes et particulièrement à celles qui sont accusées de sorcellerie. Les femmes représentent plus de 52% de la population du Burkina Faso estimée à 14 millions d’habitants au dernier recensement de 2006. Elles jouent donc un important rôle dans la vie socio-économique du pays. De ce point de vue, l’Eglise-Famille de Dieu au Burkina estime qu’elles méritent une attention particulière dans la formulation et la mise en œuvre de toute action visant le bien être des Hommes. C’est pourquoi depuis les origines de l’évangélisation au Burkina Faso, les efforts de promotion de la femme menés par l’Eglise Catholique ont intéressé les domaines scolaire, parascolaire, professionnel, économique, social, culturel et spirituel.

Si la promotion humaine dans le sens éducatif et professionnel a été un acquis, les œuvres socio-économiques n’ont pas été négligeables. Des centres de formation féminine avec leur éventail de programmes à l’endroit des femmes et des jeunes filles non scolarisées, notamment dans l’économie familiale, la cuisine, la couture, l’agriculture, l’élevage ont été créés. Parallèlement à ces actions de promotion de la femme et de la jeune fille, un travail important de protection des femmes victimes d’exclusions sociales a été engagé par l’Eglise. Des jeunes filles victimes de mariage forcé sont secourues par des congrégations de religieuses comme les Sœurs Blanches (sœurs missionnaires d’Afrique) les SIC (sœurs de l’Immaculée conception de Ouagadougou), les SAB (sœurs de l’annonciation de Bobo), etc.

Depuis des années, l’organisation nationale des femmes catholiques et les associations diocésaines des femmes catholiques, soutenues par les structures de l’Eglise, luttent activement pour la promotion de la femme au Burkina Faso. Elles font partie de celles qui militent pour la reconnaissance des droits des femmes au niveau social, économique, politique et juridique. Plusieurs actions continuent d’être menées au niveau national et dans les diocèses aux fins d’accompagner de manière particulière les femmes pour améliorer leurs conditions de vie et leur permettre de jouer un rôle social de plus en plus fort et visible au Burkina Faso.

Toutefois des insuffisances et difficultés entravent encore la réalisation de cet engagement. L’Organisation Catholique pour le Développement et la Solidarité (OCADES Caritas Burkina), l’instrument de la pastorale sociale de l’Eglise au Burkina s’est donc engagée à contribuer à sa manière à la recherche de pistes d’orientation pastorales qui tiennent compte de la vision de l’Eglise en matière de promotion de la femme. En ce sens, 2009 a été consacrée « Année de la Femme » à l’OCADES Caritas Burkina à travers le thème « Guidé par l’Evangile, Engage-toi à une promotion intégrale de la femme ». De nombreux projets ont pu être réalisés au profit des femmes (alphabétisation, octroi de microcrédits, construction de CSPS…). Les différentes réflexions ont abouti à l’élaboration d’un plan d’action pour la Promotion Intégrale de la Femme au cours des trois(03) années à venir. Plusieurs actions sont prévues pour l’amélioration de la situation socioéconomique de la femme, la promotion de la participation citoyenne de la femme, le renforcement des valeurs spirituelles et morales de la famille.

En mars 2009, lors de son voyage en Afrique, le Pape Benoît XVI a exhorté les catholiques angolais à renoncer à la sorcellerie et à ramener au bercail "les brebis égarées" dans les sectes évangéliques qui prolifèrent dans cette ancienne colonie portugaise d’Afrique centrale. Le Pape a expliqué que "le Christ a triomphé sur la mort et sur tous ces pouvoirs occultes". La sorcellerie ne saurait donc être une fatalité ! Il faut briser le silence et mettre fin à l’impunité pour sauver des vies !

Par Arsène Flavien BATIONO

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