ENTRETIEN AVEC PAUL MINIMWAOGA OUEDRAOGO : UN SURVOL SUR LE PASSE ET LE PRESENT

C’est un homme au franc-parler. Il a vécu l’indépendance et connu tous les régimes qui se sont succédé depuis 1960. Des souvenirs, il en a plein dans sa tête. San Finna l’a rencontré pour avoir son témoignage sur le passé et le présent de notre pays. C’est succinct, tonique, et le monsieur ne s’écoute pas parler. A lire sans modération !

1) Présentez-vous à nos lecteurs

Je me nomme Paul Minimwaoga Ouédraogo. Je suis un particulier

2) Parlez-nous de la période des Blancs quand ils nous dirigeaient

Ce que vous appelez « période du Blanc », je l’ai vécue, peut-être pas comme mes aînés, mais j’en ai vu un petit bout. La vie n’était pas toujours facile. Bien au contraire elle était très souvent pénible. J’aime bien raconter la façon dont les commandants de cercle vivaient. Il arrivait par exemple que le commandant demande au chef de canton d’amener du bois de chauffe ou des poutres pour bâtir des habitats. On mobilisait tous les villages pour cette tâche. Les jeunes étaient chargés du transport des poutres et pendant le transport, il y avait des tam-tams pour l’animation.

Moi j’ai grandi à Roobo situé à plusieurs kilomètres de Ouahigouya, et nous faisions le trajet à pied.

3) Certains disent regretter cette époque parce que l’indépendance n’a rien apporté. N’y avait-il que des mauvais côtés sous la colonisation ?

La colonisation n’avait pas que des mauvais côtés. Pour moi le bon et le mauvais côté se côtoient. D’abord la pénétration coloniale ne s’est pas faite sans heurts. Bien au contraire, lorsqu’un chef faisait mine de résister à l’arrivée du Blanc, il s’affichait négativement ; et pendant que le colon utilise le fusil, le chef, malgré le soutien populaire qu’il peut avoir, n’a que des flèches.

Bref pour répondre à votre question, il y a effectivement un bon côté dans la colonisation et le plus important pour moi, c’est que la colonisation nous a donné l’école .Si aujourd’hui vous et moi on peut échanger, c’est bien parce qu’il y a eu l’école sinon chacun se contenterait de sa langue maternelle. C’est en outre cette école qui nous a permis d’avoir de grands intellectuels qui se sont battus pour la libération des peuples africains du joug colonial.

4) Comment jugez-vous l’action de l’Eglise pendant cette période ?

Je pense que c’est l’Eglise qui a joué le premier rôle dans la colonisation. Ce sont les Pères qui amenaient les populations à s’approcher des Blancs par leurs démarches et leurs sensibilisations. Ils véhiculaient des messages de tolérance, toute chose qui était de nature à rassurer.

Moi j’ai par exemple quitté mon école coranique pour rejoindre la catéchèse pour finalement être baptisé catholique en 1960.

5) L’indépendance en 1960, vous avez vécu ça comment ?

Ah ! Ce fut un grand moment dans ma vie. Je me rappelle encore de ce jour comme hier. On a fêté jusqu’au lendemain. La joie était grande je ne peux pas vous l’exprimer. Jeunes, vieux et femmes, personne n’était en reste. Ce fut un grand moment d’émotion.

6) Quels ont été les bons côtés et les mauvais côtés de la 1ère République ?

Vous savez dans la vie, nul n’est parfait. Et comme tous les hommes, les gouvernants de la première république avaient des défauts. Mais en ce qui me concerne personnellement, la gouvernance sous la premier République a eu plus de bons côtés que de mauvais. Je reproche par exemple au Président Maurice Yaméogo sa trop grande confiance à son cousin ; je pense d’ailleurs que ce sont les méthodes cavalières de ce dernier qui ont amené la chute de la première République. Sinon l’argument de l’abattement ne tient pas la route. Puisque avec la ‘‘garangose’’, l’impôt de capitation avoisinait les 40%.

Mais à côté de cette faiblesse de l’homme il y a de grandes choses qu’il a faites.

Maurice Yaméogo fut le premier à dire non à l’Armée française, il a exigé et obtenu son départ pour constituer une armée pour son pays.

Au-delà de cette preuve de fierté, Maurice Yaméogo a montré en cinq ans qu’il avait une vision pour le développement de son pays. Tenez, les quartiers comme Petit Paris, la Zone du bois, le Parc urbain Bangré Weogo, le fameux building Lamizana, la télé, la Maison du Peuple, ce sont des réalisations avant-gardistes du développement. Mieux, il y a peu de pays de la sous région qui avaient atteint ce niveau : même la Côte d’Ivoire en son temps n’avait pas de télé.

Avec ses amitiés, Maurice Yaméogo avait de grands projets pour son pays. Après la disparition de son ami Kennedy, il a gardé ses relations avec les USA et avec le président Johnson. Il a eu le financement pour le Projet Tambao ; malheureusement ceux qui ont suivi n’ont pas pu aller au bout. Je me demande si c’est la peine d’évoquer l’impulsion des coopératives de production des fruits et légume aux fins d’exportation…

7) Que pensez-vous des régimes d’exception en général et de celui du CNR en particulier ?

Par principe, je suis opposé à ce type de régime. De Lamizana à Sankara en passant par Saye Zerbo et Jean Baptiste Ouédraogo, j’ai la même désapprobation. Pour ce qui concerne particulièrement le CNR, il faut rappeler que c’est le premier régime à avoir fait couler le sang, l’arbitraire était érigé en mode de gouvernance. Les CDR se prenaient pour des cow-boys, et la création de la Force d’Intervention du Ministère de l’Administration Territoriale et de la Sécurité (FIMATS) n’était pas destinée à tempérer ce climat de violence.

8) Croyez-vous que le Front Populaire devait nécessairement arriver et que c’était entre Blaise Compaoré ou Thomas Sankara ?

Si le Front Populaire ne venait pas, je me demande où nous serions aujourd’hui.

9) Comment appréciez-vous la IVème République ?

Le retour à la démocratie a sonné le glas de certaines pratiques. La revalorisation et les réparations de certaines injustices montrent une relative évolution même si d’autres demeurent. Mais aujourd’hui il faut travailler à dynamiser cette démocratie qui ne semble pas correspondre à la vision que chacun des acteurs politiques défend. En privilégiant le dialogue, on peut espérer.

10) L’organisation du Cinquantenaire des indépendances a ses partisans et ses détracteurs. Vous êtes de quel côté ?

Vous imaginez bien que je suis de ceux qui prônent la célébration de ce cinquantenaire. Seulement il ne faut pas que ce soit juste pour faire la fête. Il faut que ce soit l’occasion pour nous de voir objectivement ce qui a été fait derrière pour mieux avancer.

11) Le mot de la fin

Je vous remercie pour votre démarche et je souhaite beaucoup de courage dans votre travail. Que Dieu vous bénisse et vous donne longue vie.

San Finna

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