VIH/ SIDA : Dans l’intimité d’un couple sérodifférent

 


La pauvreté, le plus grand ennemi

La pauvreté est un terrain fertile pour le SIDA. L’indigence des personnes infectées et affectées permet à la maladie de mieux s’installer et prospérer d’autant que celles-ci manquent de moyens financiers pour faire face aux dépenses pour les soins et leur entretien en général (alimentation adéquate notamment). D’où la nécessité d’un accompagnement par des institutions et associations.

« Je préfère encore être riche et malade du SIDA que pauvre. Parce que là, tu supportes une double humiliation. » Nous confie Saïdou un jeune de 30 ans affecté par la maladie. Il conduit régulièrement son père dans une structure associative pour ses soins. Pour lui si les produits contre la maladie n’étaient pas gratuits, il y a longtemps que son père serait décédé. « Face à cette maladie, la pauvreté n’a pas de place. C’est une maladie de riches parce qu’elle demande un régime particulier, une hygiène particulière que nous les pauvres ne pouvons pas assurer » soutient-il. Cette situation de pauvreté des victimes du SIDA est réelle. Pendant que beaucoup meurent ou se meurent en silence, souvent complètement rejetés par leur entourage, ceux qui ont l’information et le courage de s’y référer se font assister par les associations qui oeuvrent dans l’accompagnement et la prise en charge des personnes affectées et infectées.

Comme l’affirme un responsable d’association basée à Ouagadougou, « la majorité de ceux qui fréquentent les associations et les structures sanitaires sont ceux qui sont indigents et qui souffrent de la maladie. Ceux qui ont les moyens sont traités et assistés à domicile en toute discrétion. » La situation est d’autant plus critique que ces différentes associations ont des moyens limités qui ne permettent pas cette assistance souhaitée. Aussi, pour donner plus de dignité aux personnes infectées et surtout aux couples afin que la maladie ne soit pas une cause de divorce, M BARRO de l’association « Espoir et Vie » lance cet appel : « il faut que les partenaires nous aident davantage dans le soutien des patients. Il faut qu’on les appuie avec des activités génératrices de revenus plus conséquentes qui puissent leur donner une indépendance et une autonomie financières vis-à-vis de leurs parents et de leur entourage. C’est un moyen de lutte contre les stigmatisations. Nous sommes certains que plus les personnes infectées seront indépendantes financièrement, plus elles auront le respect, plus les stigmatisations disparaîtront…. »

Et pourtant raidissement financier chez les bailleurs de fonds !

Cela est indéniable, la personne infectée, prend plus d’assurance lorsqu’elle est financièrement autonome. Justement pour soutenir certains couples en difficultés financières, l’association « Espoir et Vie » a confié à des dames, dont Mme TRAORE, les travaux de nettoyage et d’entretien des locaux de l’association. « Ce que je gagne par mois n’est pas consistant, mais ça me permet de m’épanouir. Quand je touche mon salaire, je suis fière parce que c’est la sueur de mon front. » Nous raconte cette dernière qui traduit ainsi les sentiments et préoccupations de gens qui sont dans sa situation. Ces propos, il faut le souhaiter, devront interpeller les consciences au moment où les ressources pour le soutien et l’aide aux personnes infectées et affectées par le VIH se raréfient. En effet, au dernier sommet de Vienne, en Autriche, les bailleurs de fonds ont serré encore plus le cordon de la bourse.

Une attitude qui ne pourra que créer des désagréments dans un univers où les besoins sont énormes. Il faut dire que si des structures comme le PAMAC (Programme d’appui au monde associatif et communautaire) n’auront pas de mal à expliquer à leurs partenaires que sont les structures d’accompagnement et de prise en charge comme l’association « Espoir et Vie » que la situation financière est au rouge, M. BARRO, lui, aura du mal à expliquer au couple TRAORE, à Paul et Valérie, à Issouf et sa femme, et même à la petite R, fille du couple TRAORE, qu’il n’y a plus de quoi leur assurer la relative quiétude qu’ils vivaient jusqu’à présent. C’est vrai, « Espoir et Vie » ne pourra plus, dans un futur proche leur assurer le repas communautaire qui contribuait à restaurer leur dignité d’humain. Comment affronter le regard de ces personnes souffrantes qui ne comptent que sur vous ? Un dilemme pour M. BARRO et tous ces responsables de structures et associations de prise en charge de personnes affectées et infectées du VIH/SIDA.

Comme tous les couples faisant face à des défis spéciaux, les couples sérodiscordants doivent trouver des moyens pour vivre aussi normalement que possible. Bien entendu, ce qui est « normal » pour un couple pourrait ne pas convenir à un autre. Chaque couple sérodiscordant est unique et l’amour que chaque membre porte pour l’autre est déterminant pour la survie du couple. Chacun doit mettre son amour et son attraction à contribution afin de jouir d’une relation saine. Paul et Valérie, Issouf et Maïmouna, les TRAORE, ainsi que les SIDIBE etc. ne demandent qu’à vivre leur amour. Un amour qui résiste au VIH/SIDA mais que les regards des autres peuvent réduire à néant.o

Frédéric ILBOUDO


Dr Issa SIRIBIE, Médecin Généraliste : « Le VIH est une maladie chronique comme le diabète … »

Le Dr Issa SIRIBIE est médecin généraliste, moniteur d’étude clinique au projet MONOD du Centre de Recherche International pour la Santé (CRIS) de l’Université de Ouagadougou, et anciennement médecin clinicien dans un projet de suivi des femmes infectées par le VIH dans le cadre de la prévention mère-enfant et parallèlement médecin chef du centre médical de l’association « Espoir et vie » pour le suivi des personnes infectées par le VIH. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous donne un avis médical sur les couples sérodifférents. Entre autres sujets, la vie sexuelle des couples sérodifférents, les risques d’infection dans le couple, la procréation etc., ont été au centre de l’entretien que cet homme d’expérience a bien voulu nous accorder.

Comment se fait la prise en charge médicale d’une personne infectée par le VIH/SIDA ?

Sur le plan médical, la prise en charge se fait à deux niveaux. On a le traitement par les ARV, et le traitement pour la prévention des infections opportunistes. Dans le cas du VIH, il y a ce qu’on appelle « le taux de CD4 » que je vais définir en terme simple. Quand une personne est infectée par le VIH, les cellules de défense de l’organisme sont affaiblies par le virus. Quand on reçoit une personne infectée par le VIH, on essaie de doser ces cellules pour voir leur quantité dans le sang. Est-ce que ces cellules sont capables de défendre la personne infectée ? Est-ce qu’on a besoin de donner des médicaments pour aider cette personne à lutter contre la maladie ? Alors quand on dose ces cellules et qu’elles sont supérieures à 350, cela suppose que l’organisme est à même de se défendre contre l’infection. A partir de ce moment, cette personne est suivie régulièrement et on lui donne des médicaments pour éviter les infections opportunistes.

Mais lorsqu’on dose ces cellules et qu’on se rend compte qu’elles sont inférieures à 350, cela suppose que l’organisme aura des difficultés pour résister à la maladie, il faut immédiatement le mettre sous ARV. Ce nombre a été augmenté par l’OMS (Organisation mondiale de la Santé), il y a environ une année de cela. Avant, le nombre de CD4 était évalué à 200. Quand c’était inférieur à 200, on traitait la personne infectée, mais on s’est rendu compte que c’est un peu tard. Egale à 200 cela veut dire que la maladie a fait beaucoup de chemin donc ce n’était pas bon alors on est monté jusqu’à 350. A ce niveau, la personne a beaucoup de cellules pour se défendre et lorsqu’on lui donne les médicaments, elle peut faire face à la maladie.

Mais dans le couple où l’un des conjoints est séronégatif comment se fait l’accompagnement ?

Bien, c’est ce qu’on appelle dans le jargon médical un couple sérodiscordant, mais ce qui sied le mieux, c’est la dénomination de « couple sérodiagnostic ». Le Couple sérodifférent veut dire qu’il y a une personne dans le couple qui est infectée par le VIH et l’autre qui ne l’est pas. Vous savez que le VIH jusqu’aujourd’hui, est un sujet tabou et ce n’est pas toujours évident pour les personnes infectées de faire face aux stigmatisations. Si on reçoit un homme ou une femme infecté par le VIH, il est important pour nous de savoir si le conjoint est informé. Mais en général, c’est non. Si le conjoint est informé, c’est la meilleure des situations. Alors, nous discutons avec lui afin de lui donner toutes les informations sur le VIH. Mieux, on lui propose le test de dépistage. Aujourd’hui, tout le monde pense que le VIH est exclusivement lié au sexe.

Ce qui crée beaucoup de difficultés. Quand quelqu’un est infecté, on a tendance à croire que la personne n’a pas une vie saine. On peut avoir une vie saine et être infecté par le VIH. Il y a beaucoup de voies de transmission du VIH. Si après le test, le conjoint est positif, il rentre dans le cadre du suivi des personnes infectées. S’il est négatif, on met le plan councelling en marche. Dans les couples sérodifférents, il y a des conjoints séronégatifs qui acceptent la sérologie de leur conjoint. D’autres refusent et commencent les récriminations envers leur conjoint. Nous disons que ce n’est pas ça la solution, car le conjoint infecté a besoin du soutien de son partenaire. Il a été démontré que lorsque la personne informée a le soutien de son conjoint, ça lui donne du baume au cœur et ça l’aide à faire face à la maladie.

En plus de ce suivi, y a-t-il des conseils particuliers que vous donnez aux couples sérodifférents pour éviter les infections ?

Oui, nous donnons de nombreux conseils aux couples qui vivent de telles situations. Ce sont des couples qui ne doivent plus jamais avoir de rapports sexuels sans préservatif. C’est la seule garantie pour ne pas être infecté. Seulement, dans ce genre de couples, la difficulté majeure se situe au niveau de la procréation. A ce jour, il y a des possibilités pour aider les couples sérodifférents à avoir des enfants, s’ils respectent un certain nombre de précautions médicales.

N’est-ce pas un suicide que de ne pas respecter les prescriptions médicales du genre : pas de rapports sexuels sans préservatif ?

Nous en tant que personnel médical, notre rôle c’est de donner l’information juste aux couples. Quels sont les risques que le conjoint non infecté court ? On leur donne toutes les informations nécessaires et importantes. Ils savent ce qu’il faut faire pour ne pas être infectés. Maintenant, c’est un problème de couple et c’est au couple de décider d’appliquer ou pas les conseils que nous prescrivons. En tant que personnel médical, notre travail se limite aux soins et aux conseils. Il y a une barrière que nous ne pouvons pas franchir et rentrer dans l’intimité absolue des couples.

Vous venez évoquer le cas de transmission mère-enfant. Quels sont les risques que court le bébé au cas où la mère est infectée ?

Aujourd’hui, l’un des combats de l’OMS, du personnel médical, c’est d’éviter qu’on ait des enfants qui naissent avec le VIH. Si fait que dans pratiquement tous les pays, il y a un programme qui existe qu’on appelle Programme prévention de la transmission mère-enfant (PPTME). Si je fais un petit repicapitulatif, l’enfant peut être infecté en trois phases : pendant la grossesse, au moment de l’accouchement, et au cours de l’allaitement. Aujourd’hui, le programme PPTME agit sur ces trois phases. Il y a des médicaments que la femme prend lorsqu’elle est enceinte, d’autres au moment de l’accouchement et, pendant l’allaitement, il y a encore des médicaments que l’enfant-même peut prendre, et tout cela contribue à diminuer le risque de transmission.

Il n’y a pas de risque zéro ?

Il n’y a pas de risque zéro. Mais avec une femme qui respecte scrupuleusement la prescription, on a un taux de succès très élevé. Cependant, il y a toujours d’autres facteurs à prendre en compte qui font qu’il n’y a pas de risque zéro.

Quelle explication pouvez-vous donner dans le cas où une mère infectée et suivie met au monde des enfants infectés ?

Une femme, qui a échappé au programme PTME, peut infecter son enfant si elle ne le savait pas. Mais lorsqu’elle le sait, elle met toute son affection pour que son enfant ne soit pas infecté. Il ne faut pas non plus qu’on se voile la face, il y a un gros problème, c’est au niveau de l’allaitement. En Afrique, l’allaitement pour une mère, c’est ce qu’il y a de plus précieux. Toute mère veut le contact et la chaleur de son enfant par le biais de l’allaitement. Au de-là de cette vérité, il y a aussi que le lait artificiel a un coût et toutes les mères ne sont pas capables de l’offrir à leur bébé. Dans le programme PTME, on permet à la femme d’allaiter, et en même temps, de prendre des médicaments pour protéger l’enfant au cours de l’allaitement. Il faut dire aussi que le programme PTME est effectif dans notre pays depuis 2002-2003, si j’ai bonne mémoire, et donc des enfants nés de parents sérodifférents avant cette période peuvent être infectés parce que la maman n’ayant pas été prise en charge par le programme.

Au Burkina, la seule voie de procréation reste pour l’heure, la voie naturelle. Pensez-vous qu’on puisse proposer aux couples sérodifférents une autre voie ?

Actuellement, lorsqu’un couple sérodifférent décide d’avoir un enfant, il ne faut pas faire dans la langue de bois ; il faut être honnête avec le couple et lui dire qu’il n’y a pas de risque zéro. Le couple sérodifférent ne peut en aucun cas avoir des rapports sexuels non protégés parce qu’il veut avoir un enfant et en même temps, penser que l’infection est impossible. On ne peut pas conseiller à un couple de choisir la période de fécondité et d’avoir des rapports sexuels non protégés, et dire que la probabilité de s’infecter est nulle. Il faut être sincère avec les couples, il est très difficile dans notre contexte actuel pour les couples sérodifférents de procréer sans risque d’infection. Ce qui est préconisé d’ailleurs, c’est l’insémination. Si je ne m’abuse, il y a une clinique à Ouagadougou qui a un plateau technique qui peut aider les couples pour l’insémination.

La loi n’interdit donc pas l’insémination, mais c’est une question de moyens ?

La loi n’interdit pas l’insémination au Burkina, mais c’est une question de moyens des couples. Il y a de petites techniques qu’on a, qui ne marchent pas à 100%, qui peuvent aider les couples et suppléer le manque de moyens pour l’insémination. C’est l’occasion pour moi de le dire dans votre journal. Je vais utiliser un langage simple pour que les gens comprennent. Il y a deux méthodes qui sont utilisées. La première méthode : l’homme porte un préservatif, après l’éjaculation, on utilise une seringue sans l’aiguille pour prélever le sperme que la femme introduit dans le vagin. Il y a des couples qui ont essayé et ont eu des résultats positifs. Mais nous n’avons pas à l’étape actuelle, une étude scientifique qui démontre que ça marche. Deuxième méthode : l’homme enlève le préservatif et la femme utilise l’éjaculat qu’elle introduit dans le vagin en faisant un orifice. Toutes ces deux méthodes sont faisables à la seule condition que l’homme soit séronégatif. Si c’est l’homme qui est séropositif, cette condition devient caduque parce que le virus est contenu dans le sperme et si la femme le fait, elle sera infectée. On utilise ces deux techniques rudimentaires que j’ai citées plus haut lorsque c’est la femme qui est séropositive.

Et pour l’insémination artificielle, est-ce possible au cas où c’est l’homme qui est séropositif ?

Je crois que dans ce cas de figure, les cliniques qui le font doivent disposer de techniques pour pouvoir aider ce genre de couple à procréer sans que l’enfant ne soit atteint.

Pensez-vous, Docteur, que les couples sérodifférents doivent procréer surtout avec tous les risques que cela comporte et pour le couple et pour la progéniture ?

C’est vrai qu’il y a des risques pour les couples sérodifférents de procréer. Mais dire aujourd’hui à un couple sérodiscordant de ne pas avoir d’enfant, ce n’est pas indiqué. Non, au contraire, il faut que les couples sérodiscordants sentent qu’ils sont comme les autres. Et ils sont vraiment comme les autres. Ils ne sont pas différents des autres couples. La seule différence, c’est que la grossesse a besoin, comme les autres grossesses même d’ailleurs, d’être suivie. Je veux dire qu’une femme n’a pas besoin d’être infectée par le VIH pour avoir un suivi scrupuleux de sa grossesse. Mais dans le cas de la femme séropositive, la différence c’est que les consultations prénatales sont encore plus renforcées.

Autre chose à ajouter Docteur pour finir cet entretien ?

C’est vous dire merci et merci à mon premier responsable, le Dr Nicolas MEDA, qui m’a donné l’opportunité de répondre à vos questions. Pour finir, je dirai qu’il faut que la société comprenne que le VIH n’est pas une fatalité. Il faut que la société comprenne que de nos jours, on ne meurt plus du VIH. Il faut que notre société comprenne que le VIH en Occident, est rentré dans le même registre que les maladies chroniques. Les maladies chroniques, ce sont des maladies qui nécessitent un traitement à vie. Vous avec comme exemples le diabète, l’hypertension artérielle etc. Chez nous, en Afrique, et particulièrement au Burkina, cela est en train de devenir une réalité parce que tous les patients dépistés tôt, je le répète tous les patients dépistés tôt qui viennent en suivi régulier, ont un taux de survie superposable à celui de quelqu’un qui n’est pas infecté. o

Frédéric ILBOUDO


Athanase NIKIEMA, Psychologue : « Par amour, on peut se laisser infecter par le VIH/SIDA »

Dans la lutte contre le VIH/SIDA, la prise en charge psychologique est fondamentale. Elle aide la personne infectée ou affectée à assumer la situation nouvelle et d’en vivre avec. Nous avons voulu savoir comment se fait le travail de motivation et d’accompagnement psychologique de la personne infectée ou du couple sérodiscordant. M. Athanase NIKIEMA, psychologue et coordonnateur national de l’ONG américain spécialisé dans le renforcement des capacités des organisations à base communautaire qui interviennent essentiellement dans le cadre de la lutte contre le VIH/SIDA, a accepté nous en parler. Homme à multiples facettes : consultant assistant pays pour les campagnes des OMD (Objectifs du millénaire pour le développement) auprès du PNUD, de la société civile et de l’Etat, cet homme est pétri d’expériences pour avoir accompagné plusieurs associations et partant des personnes infectées et affectées par le VIH/ SIDA. Lisez plutôt !

Comment se fait la prise en charge psychologique d’une personne infectée par le VIH/ SIDA ?

Il faut d’emblée dire que la prise en charge psychologique des PV/VIH commence dès lors que l’intéressé est au courant de son infection. Comme vous le savez, en psychologie, on ne court pas derrière le patient ; même si on sent qu’il a besoin d’un appui psychologique, ce n’est pas du ressort du psy de l’approcher. Il faut que le patient manifeste le besoin, ou bien qu’un parent du patient le convainc d’approcher un psy. Dès lors que le patient approche le psy, il s’agit alors pour le spécialiste de voir à quel niveau d’évolution se trouve la disposition psychologique du patient. Vous avez des gens qui viennent vers les psys dès qu’ils ont fait le test et qu’il s’est révélé positif. Donc le stress qui suit, immédiatement dès la découverte du résultat, est une situation qui peut aggraver ou précipiter l’évolution du mal de l’individu vers une phase maladie. La prise en charge va consister à l’aider, à faire disparaître ce stress.

Et dès lors que ce stress disparaît, et que l’intéressé supporte mieux sa nouvelle situation, et qu’il l’a surtout intériorisée, parce qu’il faut d’abord l’amener à accepter et à intérioriser parce que, tant qu’il ne l’a pas acceptée et intériorisée, il ne peut pas vivre avec. Ça c’est l’une des catégories d’individus.

Vous avez également des clients qui viennent parce qu’ils dénient la réalité. Vous avez ce qu’on appelle en psychologie le déni de la réalité : il est infecté, mais il refuse d’accepter qu’il est infecté. Quand vous discutez avec lui, ce n’est pas qu’il n’en est pas persuadé, il est même persuadé qu’il est infecté, mais il ne veut pas accepter lui-même cette nouvelle situation. Il ne voudra donc pas en parler avec quelqu’un, il va vouloir tout garder pour lui-même car même au sein de sa famille, il n’en parlera pas. Pas même avec sa conjointe ou son conjoint, ni avec un quelconque partenaire. Certains d’entre eux l’expliquent par la peur de la stigmatisation, ou bien de la discrimination, ce qui peut être vrai. Mais pour beaucoup, c’est le fait que, eux-mêmes n’ont pas encore accepté totalement leur situation. Il sait qu’il est séropositif, mais son inconscient, n’a pas encore inclu cette réalité.

Vous avez une autre catégorie de personnes qui acceptent de partager l’information avec des tiers donc à des personnes à qui ils font confiance. Ces gens ne rejettent pas le résultat, mais restent dans une certaine peur de ce qui pourrait advenir. Ils ont peur de la mort par exemple, de la souffrance de la phase maladie, et viennent vers le psy parce qu’ils veulent très rapidement contrecarrer cela, aller à une prise en charge médicale. Pour cette catégorie de personnes, quand elles viennent dans une structure de prise en charge, elles vont chez le psy parce que se disant que c’est une porte d’entrée et que le psychologue pourra les aider à ce que le médecin leur prescrive une prise en charge médicale. Tout comme, très généralement d’ailleurs, ce genre de personnes nous sont référées par les médecins.

Maintenant, de façon pratique, comment on procède ?

C’est un vrai parcours de combattant qui peut passer par l’administration d’un test de personnalité pour mieux cerner la personnalité de l’individu et savoir comment l’aider à surmonter la situation. Il n’y a pas de remède passe-partout en psychologie. Il faut d’abord savoir quels sont les différents blocages auxquels l’individu fait face, et ces blocages sont généralement liés à sa personnalité. Mais comme je l’ai dit, c’est l’aider à remonter la pente ce n’est pas à nous de trouver des solutions pour nos patients ou nos clients, nous leur donnons des pistes, et c’est à eux de faire le choix de la solution qui leur convient.

Cette prise en charge est-elle la même dans le cas d’un couple sérodiscordant ?

Lorsque l’on a à faire à un couple sérodifférent, pour la personne infectée, c’est le même procédé que je viens de vous décrire. Mais pour le conjoint non infecté, c’est l’aider, et là par exemple, c’est pour le couple qui était déjà constitué et qui a découvert plus tard la sérodifférence. C’est donc aider l’autre qui n’est pas encore infecté, à mieux comprendre la maladie, à savoir ce qu’est le VIH, comment il se transmet, pour qu’il puisse accepter l’autre malgré cette différence. Il faut travailler à comprendre que, si réellement il y a de l’amour, cela ne devrait pas être une raison pour qu’il y ait dislocation du foyer. Dans ce genre de situation, lorsqu’on amène le conjoint ou la conjointe non infectée à comprendre beaucoup mieux le VIH, généralement on arrive à stabiliser la relation.

Mais quel peut-être le déclic qui amène un individu à accepter la réalité de son infection ?

Cela est tout un processus. Vous aurez des gens qui l’acceptent très rapidement. C’est pourquoi, j’évoquais la question de la personnalité. Vous avez des gens dont la personnalité fait qu’ils acceptent très rapidement la nouvelle situation dans laquelle ils se trouvent. Vous avez des gens qui après l’infection n’ont même pas besoin de prise en charge psychologique. Ils vivent sans aucune difficulté avec leur nouvelle situation. Ceux qui refusent le résultat dès la première minute de l’annonce, ce sont des gens qui généralement se disent sans reproche, qui disent qu’ils ont une vie rangée et donc accepte difficilement l’infection. Il faut alors leur expliquer qu’il y a différents modes de contamination et des fois faire avec eux un retour en arrière. Le mode de contamination le plus connu et là où il y a le plus grand pourcentage d’infection à VIH, c’est la voie sexuelle, mais il n’y a pas que cela. Il y a la voie sanguine qui peut être due au fait que la personne a été en contact avec un objet souillé par du sang contaminé. Il y a aussi la transmission de la mère à l’enfant. Vous avez des gens qui n’ont pas eu de rapports sexuels à risque, qui n’ont pas été en contact avec des objets souillés.

Ce genre de personnes, vous conviendrez avec moi, n’accepteront pas aussi facilement leur situation de personne infectée. Mais lorsqu’on leur rappelle le parcours et le schéma des différents modes de transmission, elles finissent par accepter. Quand on fouille ensemble, quand on refait ce qu’on appelle en psychologie l’anamnèse (c’est l’histoire de l’intéressé depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte), l’intéressé finit par se rappeler de certaines situations d’exposition au risque d’infection au VIH et dès lors qu’il se rend compte de cela, il commence à être beaucoup plus raisonnable et à accepter sa situation ; on peut appeler cela le déclic. Pour d’autre, le déclic vient par analogie. Le fait de leur raconter un témoignage, sur quelqu’un d’autre qui leur est similaire, ou bien le fait pour eux-mêmes de rencontrer quelqu’un d’autre qu’ils estiment plus ou moins supérieur à eux et qui est infecté, fait que, eux aussi, ils se disent : si telle personne est infectée, c’est que pour moi c’est normal.

Et combien de temps cela peut prendre avant que la personne accepte sa nouvelle situation ?

Cela dépend de la personnalité. Et quand je parle de personnalité, ce n’est pas la personnalité politique ou médiatique, etc. Non, en psychologie, la personnalité, c’est ce qui distingue un individu d’un autre, qui fait qu’il est un individu à part entière. Et cela, du point de vue de son fonctionnement mental et psychologique. En fonction de la personnalité de l’individu, ça peut aller très vite comme ça peut traîner des semaines, des mois, voire des années.

Pensez-vous que la foi en Dieu joue un rôle dans l’acceptation de la situation que l’on soit dans un couple ou pas ?

Oui ! Je dis oui sur la base d’expérience. J’ai eu à faire le suivi psychologique de nombre de personnes nouvellement infectées tout comme des gens déjà dans la phase maladie, et j’ai également eu connaissance de nombreux couples sérodifférents, dans le mariage comme avant le mariage et qui se sont acceptés qui vivent ensemble. Là-dessus, je dois dire que la foi en Dieu est un appui pour ces gens-là. Il y en a qui citent des versets bibliques et je crois qu’il y a un verset en CORINTHIEN qui dit que l’amour accepte tout, il endure tout, il pardonne tout… et nombre de couples font référence à ce verset pour dire qu’ils aiment et c’est ça l’essentiel. Pour eux, c’est un signe d’amour que d’accepter vivre avec l’intéressé malgré son infection par le VIH.

L’amour agit-il vraiment ?

C’est vrai que dans la plupart des cas, les gens invoquent la foi et estiment que c’est la volonté de Dieu. Mais vous avez aussi des gens qui, même sans avoir un repère d’une quelconque religion, sur la base de l’amour, décident de rester avec leur conjoint ou conjointe. L’amour est un sentiment très difficile à définir. Chacun va à l’amour à sa façon. Certains, quand ils vous décrivent à quel point ils aiment leur moitié, cela seul suffit pour qu’ils vivent avec lui ou elle sans autre forme de considération. En psychologie, nous prêtons plus attention aux dispositions inconscientes qu’aux dispositions conscientes. C’est pourquoi, quand vous discutez avec ces personnes-là, non seulement ils ne savent pas pourquoi ils aiment mais ils aiment un point c’est tout. Tout ce qui porte sur l’affectivité, le sentiment, a une base inconsciente. Il y a des situations inconscientes qui nous fixent sur telle personne et pas telle autre. Nous n’en avons pas conscience.

Quand on nous demande pourquoi nous aimons, nous donnons des raisons. Mais en vérité, ce sont des raisons conscientes. C’est ce que nous pensions être les raisons. Mais les vraies raisons sont ailleurs. Je crois que Freud dit que l’individu de sexe masculin est généralement porté à aimer une femme qui porte les mêmes traits ou en tout cas, au moins un trait ressemblant de sa mère. A l’inverse aussi, la personne de sexe féminin va aimer une personne qui porte au moins un trait ressemblant de son père et, souvent, il ou elle n’en a même pas conscience.

Et la pitié ? Joue-t-elle un rôle dans l’acceptation du conjoint ou de la conjointe dans le couple sérodiscordant ?

Vous savez, pour qu’il y ait de la pitié, il faut d’abord de l’amour. On ne peut pas avoir de la pitié pour quelqu’un tant qu’on ne ressent pas quelque chose pour la personne.

Pourtant certains pensent plutôt que c’est plus du suicide sinon de l’immaturité que de rester dans un couple sérodifférent avec le risque de s’infecter soit-même. Votre avis ?

J’ai rencontré des gens qui m’ont dit que l’amour qu’ils portent pour l’autre, même s’ils devaient être infectés, ça ne leur posait pas de problème. Le plus important, c’est de vivre avec cette personne. J’ai aidé des gens qui, dans leur couple, malgré le fait que la conjointe fait tout pour ne pas infecter monsieur, par amour, monsieur s’est laissé infecter par le VIH parce qu’il ne supportait pas le fait que ce soit son épouse qui supporte seule le poids de l’infection. C’est pour vous dire jusqu’où peut aller l’amour sincère et véritable. C’est un sentiment puissant qu’on ne peut pas expliquer simplement par des mots.

Est-il normal que dans le couple, l’un ou l’autre des conjoints veuille connaître l’origine de l’infection ?

Très généralement, je le déconseille au couple sérodiscordant, et même à la personne infectée elle-même. Dans la prise en charge psychologique du client, nous demandons à la personne de ne pas chercher à savoir qui l’a infecté. Ni comment elle a été infectée, encore moins à quelle occasion l’infection a pu survenir. C’est un processus qui aide la personne à dépasser un certain nombre de choses. Ce n’est pas mal de le savoir. Vous pouvez faire une introspection et arriver à savoir au détail près, le jour et la personne qui vous a infecté. Dans les couples sérodifférents, nous conseillons au conjoint non infecté de ne pas trop insister pour savoir d’où est venue l’infection.

Quand c’est l’homme qui est infecté, c’est beaucoup plus facile de gérer la sérodifférence. Mais quand c’est la femme qui est infectée c’est tout autre. Comme vous le savez, nous sommes dans des milieux culturels où cela est inacceptable. L’homme n’accepte pas ce genre de situation, alors que la femme est psychologiquement préparée au fait que son homme peut aller voir ailleurs. Mais l’homme n’est pas psychologiquement préparé aux écarts que pouvait avoir sa conjointe. Cependant, il y a des cas où des hommes ont fait preuve de maturité et ont accepté la nouvelle situation de leur conjointe en restant avec elle. Et même aller à la procréation.

Des conseils particuliers pour ceux qui ne connaîtraient pas l’aide psychologique qu’on peut leur apporter pour surmonter les difficultés ? Il faut dire qu’au Burkina, la psychologie est très mal connue, si bien que la prise en charge psychologique en matière de VIH/ SIDA l’est encore moins. La suggestion que moi je donnerais c’est que lorsque des gens se trouvent dans cette situation où que vous avez des parents, des amis, etc. qui vivent une telle situation, ce serait intéressant d’approcher les structures qui font la prise en charge des PV/VIH et ces structures verront comment ils peuvent être mis en contact avec des psychologues. Dès que ce contact est établi, le reste se fera entre le client et le psy. Mais comme j’ai dit au début, la décision revient à l’intéressé. Nous, nous ne trouvons pas la solution ; nous proposons des solutions, et c’est à l’intéressé d’en choisir celle qui lui convient en fonction de la situation qu’il vit.

Parce que d’une situation à une autre, les solutions ne sont pas passe-partout et une solution n’est pas applicable à tous les couples. Pour terminer, je dirai que nous n’encourageons pas les intéressés à aller à une union, quand ils se savent sérodifférents, mais nous ne les en dissuadons pas non plus. Nous donnons tout simplement un avis éclairé et il leur appartient de prendre la décision. Si la décision est de vivre ensemble, c’est tant mieux, mais si la décision est de ne pas vivre ensemble, c’est tant mieux aussi. En amour, il ne faut jamais forcer la situation, il faut plutôt chercher la communication, le dialogue, chercher des gens qui peuvent vous accompagner, vous aider à avoir une compréhension mutuelle.o

Frédéric ILBOUDO

L’Opinion

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